La Reine de Glace (2012)


/ mercredi, juillet 18th, 2018

On dit d’elle que dans ses poumons meurent chaque hiver,
Les chants des oiseaux nocturnes.
Sa voix blanche chante les plus noires berceuses,
Et sa bouche serait le tombeau de milles promesses trouées.

J’ai entendu un jour, son cri triste et long dans la nuit de neige,
Dans sa voix s’éteignaient les plus beaux flocons.
À sa fenêtre perle des cadavres noirs, pourris de mensonges,

En son sein de pierre paré, elle porte un enfant abandonné,
Qu’elle nourrit de sa force et de sa beauté glaciale.

On dit aussi que jamais elle ne rit,
Les fleurs deviennent agitées à frôler ses yeux-abimes profonds,
Les hommes se perdent dans la forêt dense et noire de ses maux.

Et ses pieds auraient marché sur les corps meurtris,
De milliers d’amours assoupis.

Dans sa tignasse de corbeau se sont endormis l’espoir,
Se sont emmêlés la compassion et la tendresse,

Pour ne former que des nœuds d’incompréhension splendide.
Je la revois marchant de ses pieds nus, juvénile,

Elle pleurait de ses yeux, mais les larmes étaient mortes en son cœur.
Et les mots aussi mourraient, puisque de sa bouche ne coulait que sève
et sang noir.

On a dit qu’elle ne pouvait rire,
que ses lèvres en une barre étaient fixées,

Ne s’écoulant de cette ligne perturbée
Que des crachats honteux des espoirs morts qu’elle portait.

En son ventre étaient mortes milles épées,
Ensanglantées du sang pur de l’oubliée de l’amour

Elle, que tous fuirent après l’avoir chevauchée,
telle une royale monture !

On dit que lorsqu’elle s’est jetée dans la rivière,
L’eau tout autour fut rendue marbre,

Que ses cheveux longs se sont enracinés dans les fonds marins,
Qu’ils sont allés rejoindre les morts aux yeux ouverts,

Et son corps est devenu cimetière des poissons

Et des rires jamais partagés,
et des joies jamais réanimées,

et des pleurs et des pleurs…

Je me rappelle ses longues jambes blanches qui ne sautèrent même pas,
Ses pieds ont fondu dans l’eau trouble,

Et elle ne pleurait pas : son âme de pierre souriait !

Sur son cadavre figé, j’ai osé pleurer.

*

J’avais lu dans son regard,
Les glaciers et les mers du Nord,

J’avais vu les fugitifs, les navires déchus et les noyés déchiquetés
Par la marée houleuse de ses sens.

Il n’y avait que force sombre qui émanait d’elle,
Ses yeux, des cils longs protégeant les deux tombes béantes,

Que des paupières lourdes de neige,
Que de la force glaciale.

J’avais pu goûter sur sa bouche, le sang et les larmes,
De tous les amants qui dans sa gorge s’étaient enfoncés,
Qu’elle avait, de sa grande beauté, aspirés.

De ses lèvres mêmes pincées,
J’entendais les pleurs des hommes dans sa mer
à la marée sans cesse montante et

Les cris puissants des marins coupables de ne pas l’avoir aimée comme il se doit.

Dans sa vie voguaient titans qui jamais leur ancre ne jetaient,
Ils avaient à peine le pied sur les rives glacées de sa beauté virginale
Que déjà, ils s’enfuyaient.

Nul Roi en son Royaume n’a eu la force de demeurer.

Je me suis un jour perdu dans la forêt de ses cheveux denses,
Comme bien d’autres auparavant.

J’ai rencontré entre ses jambes maints hommes déchiquetés,
Pris dans des fils barbelés,

Ils l’avaient fuie et s’étaient échoués las.

J’ai eu peur, mais je suis pourtant resté,
Au creux de son ventre chaud et blanc,

Qui devait contenir
Mille volcans, mille cités brûlées, mille visages calcinés.

J’ai vu sur sa poitrine montagneuse,
La verdure et les fleurs des champs,
Le printemps, l’été et l’automne se chevaucher.

Les chevaux dans sa poitrine courraient affolés,
Jamais ils ne se sont calmés, et leurs crinières,
Ont enrobé ses artères: boucliers doux et soyeux.

J’ai voulu les calmer, je les ai caressés.
Ils m’ont dit de partir,
De fuir, mais où? Je m’étais déjà dans les gouffres mystérieux,

Quelque peu enfoncé,
J’ai voulu y rester, sans effrayer dans ses yeux durs,

L’enfant recroquevillé.

Sa froideur se dissipait à chaque pas enclenché,
Sous mon poids elle fondait et se noyait.
Tout son être tremblait comme l’automne de sa poitrine,
Les chevaux couraient maintenant jusque dans son ventre.

J’ai possédé sa froideur et l’ai gardé en moi un instant,
J’ai voulu d’elle-même la départir.
J’ai voulu aussi partir, en arrosant les fleurs des champs,
D’un baiser aux profondeurs insoupçonnées.

*

Cette nuit-là, tous entendirent les cris du nouveau-né,
Il était sorti de son ventre rond comme sept pleines lunes,

Il avait poussé des cris aigus, appelant on ne sait qui.
Et dans les yeux de ma Reine,

Quelqu’un avait allumé les bougies.

Elle chanta toute la nuit ses berceuses d’outre-tombe,
Où moururent trente espèces d’oiseaux mauves et roses,
Et cinquante espèces d’arbres verts et jaunes,

Sous les plaintes de sa voix de nuage.

Des contes de fées naquirent dans le cœur de l’enfant,
Et dans ses yeux on vit une touche de magie douce.

Dans les mains de sa mère poussèrent des fleurs bleues et orange,
Et dans sa gorge des lilas  violacés,

Elle en faisait une parure pour les cheveux blonds de son fils.

Elle crut reconnaître dans les pleurs de l’enfant,
Mes râlements incessants et rauques,

Elle les a conservés, bien précieusement et me les a offerts.

En guise de paternité :
Des tonnes de rires de mon enfant,

Par dizaines et par milliers, dans une fiole gardés.
Je les écoute, parfois, avec au cœur de lourds sanglots,

Parce que l’enfant est beau comme un ciel
Fils des étoiles.

Il semble faire renaitre dans les yeux de sa mère,
Quelques tulipes et jonquilles, qu’il cueille parfois.
Elle les pose au-dessus de son berceau,

Et en le regardant, elle a parfois sur ses lèvres orageuses
Un sourire fleuri d’espoir.

Et moi, parfois, j’écoute à sa fenêtre les longs chants plaintifs de ma belle,
Et je pleure la vie que je lui ai offerte,

Que j’aimerais cajoler,  aimer et voir grandir!

Mais elle ne sait aimer
puisque tous ont fui, au-delà de ses Armées.

 *

Je la rencontrai un jour, assise immobile à sa fenêtre,
Je passai et la regardai. Dans mes yeux la fascination et la peur,
D’un enfant face à sa mère.

Elle était horrifiante de beauté, et je ne pus m’empêcher de rire!
Derrière son visage de cire, peut-être y avait-il une pierre.
Ses lèvres ne souriaient pas, et dans ses yeux on lisait la pluie de l’Amazonie,
Et la noirceur de décembre en Islande, et les fosses communes de la Terre entière.

Noire aurait été son nom, si un nom elle avait eu.
Mais de ses parents, aucun n’avait survécu à sa naissance,
Elle était née sans nom et sans âme, elle avait mangé toute la vie qui l’entourait,
Elle avait dévoré candidement.

Ma pauvre âme, j’aurais tant voulu sauver en toi la pureté,
Ton inhumanité!

J’aurais aimé voir dans ses yeux une expression,
Mais de son corps, je ne voyais que ses cheveux danser,
Longs et noirs comme la torpeur des hommes qui y succombent.

Sous ses rides nageaient des bancs de poissons armés de douleur,
Les coins de ses yeux pliaient vers le bas, comme des fleurs sans soleil,
Et ses mains ne bougeaient que pour pleurer.

Elles étaient animées de la frayeur des vivants,
Elles bougeaient comme pour rappeler qu’elles existaient.

Et ma Reine froide ne parlait que pour chanter,
Sa voix n’était qu’un soupir lancinant, une ombre transportante.

Sa bouche, figée, je crois, dans l’émoi des amours morts-vivants,
N’a émis aucun son,

Que le cri perçant des enfants suffocants,
Lorsqu’elle me tendit de sa fenêtre tout à coup illuminée,
Les cendres de l’enfant qu’elle avait jadis porté.

De lui ne subsistait que le cœur d’une mère cassée,
La cicatrice froide de la mort, les yeux gorgés d’eau,
Et l’amour jamais redonné qui meurt au fond de la mémoire.

Elle me présenta sa peur démasquée que je pris dans mon cœur,
Et je refoulai en moi des siècles de sa honte et de la mienne,
Et je ravalai la beauté de mon enfant mort.

Je pris par la main ma Reine déchue et défaite,
Je tentai de recoudre sur ses lèvres et dans ses yeux l’espoir en demain.

*

Deux milles éternités après sa mort,
Je revois toujours son corps éteint dans le lac,
Ses cheveux noirs fondus en une flaque de pétrole,
Atteignant son visage, coulant jusqu’à ses yeux,
Formant des larmes amères polies de désespoir.

Son corps avait glissé, était allé rejoindre le fils mort,
Dans des gouttes de sang, son corps était retourné à la terre.

Je la revois seule et resplendissante,
Morte, noyée dans la glace émancipée de son cœur.

Son mystère intact restera,
Ma Reine aux glaciers inestimables,

Dans sa complexité plus jamais ne s’emmêleront l’amour et la mort,

Mes doigts ne parcourront plus jamais sa peau glaciale,
Ses ongles ne m’agripperont plus droit à l’âme,

Elle n’arrachera plus jamais à ma bouche,
Son essence vitale, ses cris et ses râlements,

Comme sa bouche ne criera plus des siècles de silences entassés,
Les perles de ses lèvres se reposent à jamais.

Je me rappelle m’être jadis perdu dans son cœur sous zéro,
L’avoir choisie elle, pour qu’elle vive entière en moi,
L’avoir en mon corps portée, pour alléger ses fardeaux.

Mais ses membres restaient toujours figés,
Dans une étreinte sur mon âme pure et folle.

J’aurais voulu faire taire les sanglots de sa voix,
Calmer les pleurs tus,
Cueillir sa douleur et la replanter dans un jardin fertile.

Plus jamais elle n’expirera de poison,
Elle est maintenant libérée de la vie qui l’a enserrée,

Ma Reine aux prises avec la douleur éternelle,
Repose décomposée auprès de l’enfant qu’il l’a aimée.

*

Épitaphe.

Mon fils, je t’ai rejoint par le sol,
Qui m’accueille en son antre.
Nous pourrirons côte  à côte,
Nous serons réunis dans un terreau fertile,
Notre amour éternel en un arbre renaîtra,
Qui de nos organes, de notre pouls et de nos membres se nourrira,
Et en fleurs qui tomberont éparses sur les épaules des amoureux printaniers,
Notre amour sera dispersé dans les graines des fruits qu’engloutiront
le mari et la femme,

Et à jamais, mon fils, notre amour renaîtra.

Moi, Froideur sibérienne, je t’ai retrouvé.

 

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