Boris Pasternak : Confession (1947)

Un bel ami.

*

Traduction d’Henri Abril.

*

« Sans raison la vie est de retour
Comme elle prit étrangement fin.
C’est la même vieille rue, le jour
Et l’heure de cet été lointain.

Mêmes gens, mêmes soucis encore,
Et le crépusculaire incendie
Qu’au mur du Manège du soir de mort
Avait en hâte cloué jadis.

Toujours les femmes vêtues de hardes
Vont user leurs chaussures la nuit ;
Toujours ensuite dans les mansardes
Sur de la tôle on les crucifie.

En voici une qui, lasse et hâve,
Avance vers le seuil d’un pas lent
Et, surgie d’une sorte de cave,
Traverse la cour obliquement.

De nouveau je cherche des prétextes,
Et tout m’indiffère de nouveau.
Et nous laissant seuls en tête à tête,
La voisine disparaît bientôt.

Ne pleure pas, déride donc
Tes lèvres qui s’enflèrent ;
Ne ravive pas le bouton
De fièvre printanière.

Tes mains – nous sommes sous tension –
Il faut que tu les ôtes,
Car par mégarde nous serions
Jetés l’un contre l’autre.

Plus tard, mariée, tu oublieras
Enfin le sort adverse.
Être femme c’est un grand pas ;
Rendre fou est prouesse.

Or depuis des siècles déjà
Je suis lié corps et âme
Au prodige du cou, des bras,
Des épaules de femme.

Mais la nuit a beau m’enchaîner
De nostalgie obscure,
Plus forte est la soif d’échapper,
La passion des ruptures. »

*

« Жизнь вернулась так же беспричинно,
Как когда-то странно прервалась.
Я на той же улице старинной,
Как тогда, в тот летний день и час.

Те же люди и заботы те же,
И пожар заката не остыл,
Как его тогда к стене Манежа
Вечер смерти наспех пригвоздил.

Женщины в дешевом затрапезе
Так же ночью топчут башмаки.
Их потом на кровельном железе
Так же распинают чердаки.

Вот одна походкою усталой
Медленно выходит на порог
И, поднявшись из полуподвала,
Переходит двор наискосок.

Я опять готовлю отговорки,
И опять все безразлично мне.
И соседка, обогнув задворки,
Оставляет нас наедине.

Не плачь, не морщь опухших губ,
Не собирай их в складки.
Разбередишь присохший струп
Весенней лихорадки.

Сними ладонь с моей груди,
Мы провода под током.
Друг к другу вновь того гляди,
Нас бросит ненароком.

Пройдут года, ты вступишь в брак,
Забудешь неустройства.
Быть женщиной — великий шаг,
Сводить с ума — геройство.

А я пред чудом женский рук,
Спины, и плеч, и шеи
И так с привязанностью слуг
Весь век благоговею.

Но как ни сковывает ночь
Меня кольцом тоскливым,
Сильней на свете тяга прочь
И манит страсть к разрывам. »

Gilbert Langevin – Corollaire / Triptyque de la noce

Triptyque de la noce

« I

Sur les traces d’un élan
gravé par un arc-en-ciel
pour unir les contraires
j’emprunte une échelle de flamme
au-delà de la zone des vertiges

II

Et j’entends des caresses gémir
dans un visage enlarmé
et je couche mes lèvres
sur une bouche pacifiante
et se transforme en accalmie
mon si brûlant mais sombre amour

III

Plus loin plus tard
des langues de fer s’entrechoquent

c’est avec un faisceau
de fleurs noires d’épouvante
qu’on couronne la noce »

*

Corollaire

« La fête coule
entre les jambes du ciel

que le désir y monte
pour une seconde éternelle

au plus sacrant la tombe
et qu’on y plonge en s’isolant
si s’efface le feu d’aimer »

L’Inonie (1918) (Extraits) – S. Essenine

Traduction de Christian Mouze.

*

« Je n’aurai pas peur de la mort,
Ni des lances, ni des pluies de flèches, –
Ainsi parle selon la Bible
Sergueï Essenine, le prophète.

Mon temps est arrivé,
Le claquement du fouet
Ne m’est pas terrible.
Le corps du Christ, son corps,
Ma bouche l’expectore.

Je ne veux pas recevoir son salut
De ses tourments et de sa croix.
C’est une autre doctrine que j’ai conçue :
L’éternité des coups de cornes des étoiles.

J’ai eu cette vision : la mort
Ne plus danser sur la vérité.
Je tondrai la voûte céleste
Comme à un mouton sa laine gâtée.

(…) »

*

« Terrible aboiement des cloches de la Russie –
C’est que pleurent les murs du Kremlin.
À présent sur les pics des étoiles,
Je te soulève, terre!

Je m’étendrai jusqu’à l’invisible cité,
Je déchirerai le drap de la Voie Lactée,
Même à Dieu j’arracherai la barbe
Avec les dents de mon rictus.

J’empoignerai sa blanche crinière
Et lui crierai d’une voix de tempête :
Je ferai de toi un autre, Seigneur,
Pour que mûrisse le champ de mon verbe!

(…) »

*

« N’enfonce pas avec tes mains bleues
Dans une terre inculte le plafond des cieux :
L’éclat des lointaines étoiles
Ne s’est pas construit comme un chapeau clouté.

Et l’ardeur de cette effervescence
Ne se noie pas dans la lave du minerai.
D’une nouvelle Ascension
Je laisserai la trace sur terre.

Des nuages je laisserai pendre mes talons,
Je les crèverai de mes sabots comme un élan
Et fixerai à l’astre terrestre
Les roues de la lune et du soleil.

(…) »

*

« (…) Quelqu’un a fait sortir
Une oie de l’oeuf de l’étoile –
Son bec transperce les plaies
Du lumineux Jésus.

Quelqu’un et sa nouvelle foi,
Sans supplice ni croix,
Sur le ciel a tendu
Le cercle d’un arc-en-ciel.

Réjouis-toi, Sion,
Verse ta lumière !
Mûrit à l’horizon
Un nouveau Nazareth.

Nouveau sur sa jument
S’avance le Sauveur.
Notre foi est dans la force
Notre vérité en nous!  »

 

Notes de traduction de Georges-Arthur Goldschmidt – Ainsi parlait Zarathoustra, F. Nietzsche

Rapprochement avec Freud.

*

« Innocence et avidité » (die Begierde) : « exigence passionnée », verbe begehren : « devenir irrésistiblement ». Là aussi la langue allemande distingue très nettement « l’avidité physique » du « désir » (Sehnsucht). On est ici tout près d’une autre notion qui ne cesse de revenir dans l’oeuvre de Nietzsche, présente dès Aurore (1881), celle de « pulsion », Trieb. 

Il s’agit là d’une poussée intérieure que Nietzsche distingue de son synonyme der Instinkt (l’instinct), or le Trieb (la pulsion) est précisément l’un des concepts clefs de toute la pensée de Freud. Il est tout à fait instructif de comparer à cet égard le texte de Freud : Pulsions et destins pulsionnels (Triebe und Trieb-Schicksale) avec, par exemple, ce que Nietzsche écrit en été 1883 (au moment donc de la rédaction de Zarathoustra) sur les pulsions. Déjà dès l’automne 1881, Nietzsche avait pris beaucoup de notes sur les pulsions (Triebe), (…) chaque fois les rencontres avec Freud sont étonnantes. Par exemple, avec Trois essais sur la théorie de la sexualité, (…) ou La morale « culturelle » sexuelle et le nervosisme moderne, texte qui semble en droite ligne issu d’Aurore. » 

бесы / Les Démons – A. S. Pouchkine (Deux traductions)

« Мчатся тучи, вьются тучи;
Невидимкою луна
Освещает снег летучий;
Мутно небо, ночь мутна.
Еду, еду в чистом поле;
Колокольчик дин-дин-дин…
Страшно, страшно поневоле
Средь неведомых равнин!

«Эй, пошел, ямщик!..» — «Нет мочи:
Коням, барин, тяжело;
Вьюга мне слипает очи;
Все дороги занесло;
Хоть убей, следа не видно;
Сбились мы. Что делать нам!
В поле бес нас водит, видно,
Да кружит по сторонам.

Посмотри: вон, вон играет,
Дует, плюет на меня;
Вон — теперь в овраг толкает
Одичалого коня;
Там верстою небывалой
Он торчал передо мной;
Там сверкнул он искрой малой
И пропал во тьме пустой».

Мчатся тучи, вьются тучи;
Невидимкою луна
Освещает снег летучий;
Мутно небо, ночь мутна.
Сил нам нет кружиться доле;
Колокольчик вдруг умолк;
Кони стали… «Что там в поле?» —
«Кто их знает? пень иль волк?»

Вьюга злится, вьюга плачет;
Кони чуткие храпят;
Вот уж он далече скачет;
Лишь глаза во мгле горят;
Кони снова понеслися;
Колокольчик дин-дин-дин…
Вижу: духи собралися
Средь белеющих равнин.

Бесконечны, безобразны,
В мутной месяца игре
Закружились бесы разны,
Будто листья в ноябре…
Сколько их! куда их гонят?
Что так жалобно поют?
Домового ли хоронят,
Ведьму ль замуж выдают?

Мчатся тучи, вьются тучи;
Невидимкою луна
Освещает снег летучий;
Мутно небо, ночь мутна.
Мчатся бесы рой за роем
В беспредельной вышине,
Визгом жалобным и воем
Надрывая сердце мне… »

*

Traduction de Marina Tsvetaeva.

« Les nuages fuient en foule,
Sous la lune qui s’enfuit
Les nuages fument et roulent,
Trouble ciel et trouble nuit.
Mon traîneau bondit et plonge,
Les grelots résonnent clair.
Que de leurres, que de songes
Dans la plaine qui se perd !

— Va toujours, cocher ! — Barine !
Choses vont de mal en pis,
La bourrasque m’enfarine
Mes deux yeux et mes esprits.
Ni lumière, ni demeure,
En aveugles nous errons !
C’est le diable qui nous leurre
Et nous fait tourner en rond.

Le vois-tu danser sur place ?
Maintenant — me crache sus !
Le vois-tu donner la chasse
Au cheval qui n’en peut plus ?
As-tu pu le méconnaître
Sous la forme d’un poteau ?
S’allumer et disparaître
— L’as-tu vu sur le coteau ?

Les nuages fuient en foule
Sous la lune qui s’enfuit
Les nuages fument et roulent,
Trouble ciel et trouble nuit.
Et voilà que tout s’arrête,
Les grelots reposent, morts.
— Qu’est-ce ? Un tronc ou une bête ?
— Lui toujours et lui encore !

Geint et grince la rafale,
Soufflent et ronflent les chevaux,
Le démon, au loin, détale —
C’est un loup aux yeux-flambeaux
Et la course recommence,
Les grelots en disent long.
Vois — dans les lointains immenses
Cette ronde de démons !

Des démons et des démones,
Se joignant, se disjoignant,
Papillonnent — tourbillonnent —
Folles feuilles sous le vent !
Quelle foule ! Quelle fuite !
Et pourquoi ces tristes chants ?
Un ancêtre qui vous quitte ?
Une belle qu’on vous prend ?

Les nuages fuient en foule
Sous la lune qui s’enfuit
Les nuages fument et roulent,
Trouble — ciel et trouble nuit.
Survolant la blanche plaine
Geignent, hurlent les malins,
De leurs plaintes surhumaines
Déchirant mon cœur humain. »

*

Traduction (plus fidèle) de Claude Frioux.

« Les nuages galopent, les nuages tourbillonnent
Et la lune fantomatique
Éclaire la neige qui vole :
Trouble ciel et trouble nuit.
Je galope en rase campagne,
La clochette fait ding-ding…
Sans le vouloir on a très peur
Dans cette plaine inconnue !

« Fouette cocher ! » – « On n’en peut plus :
Les chevaux n’y arrivent pas ;
La tempête me colle aux yeux,
Tous les chemins sont recouverts.
Impossible : on n’y voit goutte ;
Nous sommes perdus. Qu’allons-nous faire?
C’est sûrement un démon qui nous mène
Et nous fait tourner à l’entour.

Regardez : c’est lui qui me joue,
Qui souffle et me crache dessus,
Là-bas c’est lui qui pousse au ravin
Le cheval affolé ;
Là-bas c’est lui qui se plante devant moi,
Fantastique poteau kilométrique ;
Là-bas, c’est la petite étincelle
Qui jaillit pour disparaître
Dans le vide ténébreux. »

Les nuages galopent, les nuages tourbillonnent
Et la lune fantomatique
Éclaire la neige qui vole ;
Trouble ciel et trouble nuit
Pour tourner plus la force manque,
La clochette s’est tue :
Les chevaux sont arrêtés… « Qu’est-ce là au bord du champ? »
« Est-ce une souche ? Est-ce un loup ? »

La tempête se déchaîne, la tempête pleure,
Les chevaux inquiets hennissent dans un râle ;
C’est lui qui galope par-devant :
Dans la nuit deux yeux brûlants.
Les chevaux sont repartis, la clochette fait ding-ding
Et je vois : des démons sont assemblés
Au milieu des plaines blanches.

Sans fin et sans formes précises,
Dans le trouble jeu de la lune
Tournent démons de toutes sortes,
Comme font feuilles en novembre…
Quelle foule! Qui les chasse ?
Pourquoi ces chants si plaintifs ?
Est-ce un lutin qu’on enterre,
Ou une sorcière qu’on marie ?

Les nuages galopent, les nuages tourbillonnent ;
Et la lune fantomatique
Éclaire la neige qui vole ;
Trouble ciel et trouble nuit.
Les démons galopent en essaims
Dans la hauteur sans limite
Et c’est mon coeur que déchire
Leur cri plaintif et glapissant.  »

 

Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) – F. Nietzsche : Des hommes sublimes

Merci, gentil vieil homme.

*

Traduction de Georges-Arthur Goldschmidt.

*

« Le fond de ma mer est calme : qui donc devinerait qu’il abrite des monstres désopilants?

Ma profondeur est inébranlable : mais elle brille d’énigmes flottantes et d’éclats de rire.

Aujourd’hui, j’ai vu un homme sublime, solennel, un pénitent de l’esprit : oh! ce que mon âme a pu rire de sa laideur!

La poitrine bombée et pareil à ceux qui inspireraient de l’air : il se tenait là debout et il se taisait.

Il bringuebalait de laides vérités, son butin de chasse ; riche de vêtements déchirés ; beaucoup d’épines aussi étaient accrochées à lui, – mais je n’ai pas vu de roses.

Il n’a pas encore appris ni le rire, ni la beauté.

L’air sombre, ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance.

Il est rentré du combat contre des bêtes sauvages mais son air sérieux est encore le regard de la bête sauvage, – une bête sauvage non surmontée.

Il se tient encore là, tel un tigre qui veut bondir ; mais je n’aime pas ces âmes tendues et tous ceux qui se mettent en retrait sont contraires à mon goût.

Et vous dites, mes amis, que l’on ne doit pas discuter des goûts et des couleurs? Mais toute la vie n’est qu’une querelle sur les goûts et les couleurs.

Le goût : il est en même temps poids et plateau de la balance et il est celui qui pèse ; et malheur à tout ce qui est vivant et qui voudrait vivre sans querelle quant au poids, à la balance et à celui qui pèse !

Quand cet homme sublime serait fatigué de sa sublimité, alors seulement commencerait sa beauté, – et c’est alors seulement que je voudrais le goûter et lui trouver une saveur.

Et ce n’est que quand il se détournera de lui-même qu’il sautera par-dessus son ombre – et, en vérité, il sautera au beau milieu de son soleil. 

Il a par trop longtemps été assis dans l’ombre, les joues de ce pénitent de l’esprit sont devenues toutes pâles ; ce qu’il attendait l’a presque fait mourir de faim.

Il y a encore du mépris dans son oeil, et sa bouche recèle du dégoût. Certes il se repose maintenant, mais son repos ne s’est pas encore étendu au soleil.

Il devrait faire de même que le taureau ; et son bonheur devrait sentir la terre et non pas le mépris de la terre.

J’aimerais le voir en taureau blanc, précédant la charrue et son attelage, soufflant et mugissant et son meuglement chanterait la louange de la terre!

Son visage est encore sombre; l’ombre de la main y joue. L’expression de son regard est encore voilée d’ombre.

Son action elle-même est encore l’ombre qui pèse sur lui : la main obscurcit celui qui agit. Il n’a pas encore surmonté l’action qu’il a faite. 

Certes, ce que j’aime en lui, c’est la nuque du taureau : mais je veux en outre, maintenant voir le regard de l’ange. Il lui faut encore désapprendre sa volonté d’être héros : il doit être un homme suprême et pas seulement sublime, – que l’éther lui-même le soulève, cet homme sans volonté!

Il a dompté des monstres, résolu des énigmes : mais il devrait délivrer aussi ses monstres et ses énigmes, il devrait les transformer en enfants célestes.

Sa connaissance n’a pas encore appris à sourire et à être sans jalousie ; sa passion débordante ne s’est pas encore apaisée dans la beauté.

En vérité, ce n’est pas dans la satiété que doit se taire et plonger son désir exigeant, mais dans la beauté. La grâce fait partie de la générosité d’âme de ceux qui ont l’esprit tourné vers les grandes choses. 

Le bras sur la tête : c’est ainsi que devrait se reposer le héros ; c’est ainsi qu’il devrait surmonter même son repos.

Mais c’est justement pour le héros que le beau est la chose la plus difficile. À toute volonté violente le beau est inaccessible.

Un peu moins, un peu plus : ici, justement, c’est beaucoup, c’est même l’essentiel.

Se tenir debout les muscles détendus et la volonté dételée : c’est pour vous ce qu’il y a de plus difficile, vous, les hommes sublimes!

Quand la puissance se fait clémente et descend dans le visible : j’appelle beauté une telle descente. 

Et de personne, je ne veux autant que de toi justement, la beauté, toi, qui es puissant et fort : que ta beauté soit l’ultime victoire que tu remportes sur toi-même.

Je te sais capable de tout le mal possible, c’est pourquoi j’exige de toi le bien.

En vérité, souvent j’ai ri des faiblards qui se croient bons parce qu’ils ont la patte paralysée.

Tu dois t’efforcer d’imiter la vertu de la colonne : elle devient plus belle et plus délicate, mais au centre plus dure et plus apte à porter, au fur et à mesure qu’elle monte.

Oui, toi qui es sublime, un jour tu seras beau et présenteras le miroir à ta propre beauté.

Alors ton âme frémira d’avidités divines ; et il y aura encore de l’adoration dans ta vanité!

Ceci est en effet le secret de l’âme : ce n’est que lorsque le héros l’a abandonnée que s’approche en rêve – le sur-héros. »

 

Hector de Saint-Denys Garneau : Regards et jeux dans l’espace (1937) – Faction

Faction

On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre coeur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert

On a décidé de faire la nuit
pour sa part
De lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Quelle bête c’est
Quand on a connu quel désert
Elle fait à nos yeux sur son passage

On a décidé de lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Et de prendre sa faction solitaire
Pour une étoile
encore qui n’est pas sûre
Qui sera peut-être étoile filante
Ou bien le faux éclair d’une illusion
Dans la caverne que creuset en nous
Nos avides prunelles.

 

 

Marina Tsvetaeva – Pour Sergueï Efron (1912-1913)

Marina, la nuit,
toujours fidèle à Marina.

*

« Есть такие голоса,
Что смолкаешь, им не вторя,
Что предвидишь чудеса.
Есть огромные глаза
Цвета моря.

Вот он встал перед тобой:
Посмотри на лоб и брови
И сравни его с собой!
То усталость голубой,
Ветхой крови.

Торжествует синева
Каждой благородной веной.
Жест царевича и льва
Повторяют кружева
Белой пеной.

Вашего полка — драгун,
Декабристы и версальцы!
И не знаешь — так он юн —
Кисти, шпаги или струн
Просят пальцы. »

Коктебель, 19 июля 1913

*

Traduction de Véronique Lossky.

*

Pour Sergueï Efron-Dournovo

« Il est de telles voix qu’on se tait
Sans chanter avec elles,
On prévoit des merveilles.
Il est des yeux immenses,
Couleur de mer.

Le voici debout devant toi :
Regarde le front, les sourcils
Et compare avec les tiens.
C’est la langueur ancienne
Du sang bleu !

Le triomphe du bleu
Dans chaque veine !
Gestes princiers de lion,
Écume blanche –
Répétés dans les dentelles !

Dragon de votre armée,
Décembristes et Versaillais
L’on ne sait combien il est jeune !
Les phalanges attendent le pinceau
Les cordes ou l’épée.  »

Koktebel, 19 juillet 1913