À la bibliothèque / Rêve – Regards doux et réflexions


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / vendredi, décembre 14th, 2018

Captures d’écran 
The Happy Dictator,

de Waldemar Januzczak (2007)

*

J’ai été surprise de voir la taille de ces livres. Le contraste était saisissant.

Le plus petit, sur un pays ayant obtenu son indépendance, à la chute de l’URSS.

Ce photographe s’était déjà penché sur cette nation sans pays, dans une série de portraits variés, que j’avais regardés silencieusement l’hiver dernier, gardant mes impressions comme un amour secret.

Là, très peu de mots, des images vibrantes. Attentivement, j’ai regardé ces couleurs.
Les fontaines, les statues dorées, les vastes espaces.

L’immense, je l’ai ramené à la maison, avec des lettres du premier tsar.

Doucement, puisque c’est ce que j’aime le mieux,
je prendrai le temps nécessaire pour regarder.

Là-bas, j’ai osé, oui, regarder la majorité des images.

Même près de tous ces vivants, assis là juste à côté,
j’ai pu porter cet amour et le rendre au monde, lentement.

De longues respirations, emplies de ce calme.

À quelques occasions, des émotivités, sous la surprise.

Le corps de ce poète, je ne l’avais jamais vu avec ce trou dans la poitrine.

Ni les enfants de la royauté, à la tête rasée. L’une des filles a ce petit sourire…
Les escaliers, menant au lieu de leur exécution, j’avais voulu les oublier.

Comme les caves de  Dostoïevski, j’ai essayé d’oublier Dostoïevski.  Et pourtant, ces listes me rappellent que je l’ai quelques fois rencontré avant de me rendre en terres tolstoïennes.

Encore, je rêve à ses yeux.

*

Images rassemblées par David King,
pour son Red Star over Russia (2009)

*

Plus loin, ces images du dictateur, fumant la pipe, le regard toujours un peu détourné. Comment sont ses forces, concentrées, lorsqu’il se décide à dévisager?

Je n’ai jamais compris ce qu’il y avait de mystère.

Au fil des expériences, les humains m’ont appris
que derrière il existe généralement rien. 

L’exception, c’est l’attrait naturel et sain pour ce néant.

Je ne sais pas ce qu’est l’amour, si ce n’est pas dans ce qui attire sans forcer,
et qui fortifie sans modifier.

Le culte de personnalité, à l’image de cette impossibilité.
Plus, plus, plus… 

*

*

Réveillée à 5h , d’un rêve les rassemblant.

Je pense peu.

Je suis dévouée à mes voeux, sans espoirs ou illusions.
Telle que je l’ai toujours été.

Et bien que cette nature détachée en ait effrayé plusieurs,
je ne changerai pas.

Je laisse la justice et le châtiment aux autres.
Entre mes bras, c’est la tendresse qui Règne.

Ce qu’ils appellent monstruosité, je ne le comprends pas.

Systématiquement, les humains répètent cette chorégraphie,
et imposent aux spectateurs des conclusions.

Non, je ne connais pas le dégoût, me disais-je hier encore
en lisant les mots désespérés de Cioran,

bien que j’aie été jugée avec dégoût,
par ceux qui connaissent la haine.

La rage est rare, plus pure,
celle qui en moi brûle, semble-t-il
quelques convictions, l’amour
m’a-t-on dit, fait parfois de pires ravages.

Ma dureté, celle-là même qui est sans méchanceté,
cette dureté ne masque pas.

Il existe quelque chose de doux, en moi, indescriptible,
au-delà du sentiment. 

Plus rien ne se tort, je n’ai ni poids ni passion,
et ces écoulements magnifient bel et bien quelque chose.

Ce poison apaise l’acidité du mien.

Dans ce rêve, la maison d’enfance du dictateur, jouant par terre, un bandage sur le bras, les pieds encore propres. Plus tard, il y aura toute cette boue sur ses bottes.

Le sol est froid mes jambes trop chaudes, je remarque les pieds de mon roi sans terre,
je reconnais sa voix.

Que fait-il là? Je ne l’avais jamais imaginé à même ces paysages, son regard dans le toit de la cathédrale, une part de son âme dans ce corps, près de moi.

Rareté, cet assemblement à l’âge adulte. L’enfant devenu grand.

Il sera le roi des voleurs, me dit-il, joueur, en me regardant droit dans les yeux.

Étrangère, je sais tout ce que ce dictateur a osé.
Je l’entends à son accent qu’il peine à dissimuler.

Qu’a-t-il voulu posséder? 

Plus loin, de retour à cet endroit que je parcoure si souvent,
je lui ai posé une question, en tenant légèrement sa main.

En mes royaumes, j’ai enfin pu prendre une forme, utiliser ma voix,
la déposer entre mes lèvres et la rendre aux siennes.

Ce musée, je pourrai le visiter, comme quand j’étais enfant? 

À nouveau silencieux, il est reparti en son regard calme.

Je l’ai regardé disparaître, pensant que même en étant une parmi mille,
je sais reconnaître cette chance de le voir d’abord apparaître.

Même sans fuites, je saurais ceci,
puisque cette vérité je la cultive depuis que je sais Regarder.

Pour la première fois, je suis arrivée à temps pour le discours du Président, sur une immense place de marbre blanc, enveloppée de fontaines superbes et de statues dorées.

Je reconnais le sourire d’une femme aimée, une Ancêtre, qui acclame le temps présent, sans regrets pour le passé, sans regard inutile pour l’avenir.

Juste le nécessaire, ma Fille.  

*

*

Cette rupture, oui, cette ouverture, que j’ai approchée délicament par ces centaines de nuits passées auprès de Pasternak, cette faille est là, à même l’air.

Et hier, par ce livre immense, encore, en parcourant du regard ce visage qu’il me semble connaître par coeur sans l’avoir pourtant connu de sa chair, arrivée aux grandes lèvres,
j’ai dû réprimer un rire-sanglot.

*

Plus loin dans ce livre, Meyerhold et Babel, encore intacts.

Un de mes professeurs de théâtre nous avait abondamment parlé des futuristes et de la biomécanique, laissant transparaître cette admiration pour les révolutionnaires.

Maïakovski et Meyerhold avaient été au centre de plusieurs de ses cours théoriques. Sensible aux mots et au visage du premier, c’est avec joie que j’ai rencontré ceux qui l’avaient entouré.

Plus jeune, des centaines de cauchemars les concernant ont pris mes nuits.

Pour Babel, quelque chose hurlait dans mon ventre, laissant mon visage sans aucune expressivité, quelque chose me transmet sa souffrance.

Prends ma main,
elle est moi, elle n’est pas à moi.

Prends ma main, je n’y perdrai rien. 

Je ne connais ni haine, ni horreur. Je ne comprends pas la pitié.

Je ne dévisage pas, je baisse les yeux pour apaiser.

Je ne sais qu’aimer.

*

En me réveillant ce soir, j’ai vu dans le miroir l’éclat dans mes yeux.

En demi-lune, comme à leur habitude, avec leur rire.

Vif, défiant juste comme il faut, et gentil.

*

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