Promenades / Rêves – la ville de sable


Journal / samedi, novembre 10th, 2018

Il y avait beaucoup de lumières et de passants. J’ai regardé dans les yeux quelques fois. La musique dans une oreille. Beaucoup de bonjour, un peu de monnaie… 

Dans la file, un gars standard, des yeux exorbités, court sur jambes, ça me fait rire. Environ mon âge et assez typique de notre génération, parlait de politique, de philosophie en s’écoutant lui-même. Je chantonne mentalement Les bourgeois… Ça clashe, avec Pharaoh. Logique, quand même. J’aime ce que je retrouve à l’intérieur même de la faille. Paaarfait. 

Derrière, du bruit, un groupe de filles riant très fort, et enterrant les paroles des autres par plus de bruit.  Une dans le lot, vulnérable, des sourcils dessinés, des vêtements serrés. Son regard droit dans le mien, quand je me suis retournée. Mes yeux disent rien, sshhh…

Cette susceptibilité. Ça me fatigue immédiatement. Je suis retournée à la musique, et j’ai observé les alentours. Cette grande enseigne Cinema, les immeubles courts, les magasins d’habits propres, le ciel gris.

C’est bizarre de vivre dans un projet abandonné. Celui-ci est confortable.

Sainte-Catherine, qu’on ne connaît jamais par coeur, vibre sale.
À chaque coin de rue, quelque chose à regarder.

En marchant vers la bibliothèque, un tout petit chien a attiré mon regard vers le sol. Tout droit, l’horizon… Devant, une fille sur-expressive jugeant l’animal, comme s’il était un bouffon disponible à son amusement. OOOH MY GOoOoOD! Il a continué sa marche sans le savoir, se balançant rapidement sur ses tout petits pieds.

Les trottoirs sont craqués, bien des façades se flétrissent. Certains regards désapprouvent quelque chose, en me dévisageant. Ce genre de deuxième sens, je n’arrive pas à y fixer mon attention. Hein? не понимаю. Les humains sont prévisibles. Tututut, des jambes… J’avais ce sourire stupide. L’air était confortable.

Plus loin, ce bar qui la rappelle à mon esprit. Oh… Attendrissement.

Dans ce bar, des souvenirs. Ces extrêmes auxquels je prenais part quelques secondes, par ondulations, avant de me lasser. Aucune texture ne m’a donné envie de m’y détendre. Encore aujourd’hui, je retourne au coin sombre, discrète. Qu’ils s’amusent, maintenant. Et je danse en silence, n’attendant rien de quoi que ce soit.

À la bibliothèque, j’ai lu d’un trait ce qu’il restait du Nihilisme européen. J’ai pu à peine retenir ces éclats de rire (Ouh làlà, du calme monsieur-moustache!), ni le vertige quant aux discours sur les symptômes et la maladie. J’aurais aimé voir ses mains.

Près de moi, un couple démontre bruyamment. Ils se lancent des insultes, pseudo-comiques. Hihihi la foule nous trouve beaux. La foule vit sa propre vie, regarde de l’intérieur son propre spectacle. Mon voisin n’a pas levé les yeux de son cellulaire, le vieil homme en face est resté dans son journal. Le type devant lit sa BD à même le présentoir. Personne ne les regarde.

Plus loin, un homme discute de ce qu’il appelle le marxisme-léninisme. D’autres fleurs pour Staline, qui a lui-même décrit ce terme. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent là-bas, ils ont vécu. Et ils vivent toujours. Mais nous? Quel con. La révolution, la révolution… Comme si le monde n’était que 1917.  Et la chute? Les chutes? La façon de s’en relever? Ils l’ont fait avant nous. Ils sont vivants, partout autour de nous.

Quel con. Oser l’opinion, la dire à voix haute, publiquement, proclamer des hautes solutions. Pf. Ça me fait bâiller.

De toute façon, les enfants et les vieux enfants chanteront encore les louanges au Che, maudiront le communisme appliqué de Castro. Oublieront qu’il a participé à créer ce culte de la personnalité. Un concept qu’ils intellectualisent, parce qu’ici mesdames et messieurs, nous sommes contre la dictature! Raccourcis faciles, liens manquants.

Et on me dira que je ne sais pas penser. Боже.

Comme ces enfants à qui l’on faisait pratiquer des alertes à la bombe, dans nos campagnes reculées. Cachez-vous sous les bureaux… On se fabrique un Mauvais, on lui donne des traits. Un espion qui roule les r, ça fera l’affaire pendant cette guerre lointaine, mais si près.

Le danger des idoles.

Trop d’images. Mon ventre se contracte. J’ai ce rire, encore. Ça se rend à mon dos, le passage vers la tête. Hihihi, j’ai mal, hihihi. « Fou rire », dit-on. Ça se dissipe tranquillement.

Au début de la soirée, j’ai marché dans ce quartier, dans lequel j’aimais passer la nuit. Tout change, mais pas vraiment. Les noms ne sont plus les mêmes, les visages non plus. Les fonctions demeurent, les places sont reprises. Chacun croira avoir tout inventé.

Je n’ai pas sorti mon appareil photo.

J’ai eu une pensée pour cet ami, que j’avais emmené quelques fois avec moi. Il regardait tout, gardait pour lui ses véritables pensées. Cette pudeur mêlée à des manières expressives, des aaaah et des blagues, des rires. Il me poussait dans les bras des hommes, me disait de m’en méfier la seconde d’après. Comment as-tu pu, c’est un con! Je sais, ce sont tous des cons, etc. Une fois dans la voiture, il me faisait ses critiques, en parlant au nous et au vous. Sévère, contraste avec ses cheveux blonds de l’enfance, il se tenait bien droit, sa voix montait. Ça ne durait jamais longtemps.

J’ai étudié ses conseils. Cette docilité, sous le regard droit, quand je respecte l’autorité de quelqu’un.

J’étais libre.

*

Dans ces rêves, les télévisions disent le même discours. Une volonté puissante : je veux l’entendre. Je ne vois jamais l’homme derrière la voix. Parfois, j’entends des mots précis. Il y a son bureau, ses mains et ses feuilles. Rien ne tremble.

L’autre nuit, mes sens se sont activés. J’ai couru dans les rues beiges, sur une route de sable, à la recherche de ma famille. Je vois très peu de maisons, il y a quelques grands édifices vidés.

Comment sont leurs visages? Je suis perdue. Je cherche les frontières. Trop de gardiens, je ne peux pas sortir, puisque je ne sais pas qui je suis. Aucun papier d’identité sur moi.

Le chevalier ne sera pas là avant un moment. Il doit venir me chercher à l’ascenseur près de l’église au lever du soleil.

Je dois entendre le discours avant, c’est important. J’essaie autre chose.

Comment sont leurs mains?  Voilà, elles se dessinent devant moi. Des fleuves en elles, les Histoires se mêlent, je sais tout ce que je ne suis pas. J’aime ce que vois. Des arbres, leurs racines dans un sol rouge, le vent est puissant, il pousse…

Plus rien. L’air rugueux a laissé des marques sur mon nez. Une blessure s’ouvre sur mon épaule et ma poitrine, ce qui provoque des changements rapides de décors.

La forêt lointaine, de l’autre côté, la maison en flammes, le cri m’appelant. Dors… Elle ne m’entend pas. Dors… Elle n’entend pas, la Reine. J’ai parfois l’impression que toutes mes larmes sont pour elle.

C’est ce sourire qui me le dit, celui qui dit merci.

À nouveau sur la route, en direction de l’église. Une boutique, vide. Une télévision trône devant la fenêtre. Le discours. Avec une pierre, je brise la vitre. C’est important. 

Je n’ai rien entendu.

J’ai regardé la Lune. Satellite. 

Les Voeux. La Voix. Quelque chose brille,
la lune reflète, la lune n’est pas la lumière…

*

J’ai été réveillée par ma voix qui conjuguait des verbes à l’imparfait.
Restes de la veille.

*

Staline se prend pour Napoléon, Lenine pour Robespierre.

Eh bien. Ça vous excite, les intellos? Arf.

*

 

Laisser un commentaire