Sur la compassion / Veilles et rêve


Journal / mercredi, novembre 7th, 2018

 

*

Cette compassion que j’offre au Passant ou au Restant, je tente de me la rendre.

C’est pénible, depuis toujours. Ma logique, réelle et tangible, malgré les apparences poétiques, se tourne constamment vers les solutions.

Bien que je ne me hais plus, depuis longtemps déjà, certaines lames me traversent encore.

De courtes crises de douleurs, physiques et mentales. Toujours plus pointues, elles se limitent maintenant à trois ou quatre secondes.

Bogue. Les systèmes s’entrecroisent dans des collisions d’abord brutales. Les connexions nombreuses sont attaquées. Bogue fatal. 

Je sais qu’un jour, j’entendrai cette phrase. Ce sera le moment. Comme quand Viktor chante Спокойная ночь, et que je sais que c’est l’heure de rentrer à la maison.

Entre temps, quelque chose doit s’ouvrir.

Un passage pour le souffle. Vivre pour mourir.

*

*

Hors mon corps, je me suis vue dans une salle aux murs peints de noir, dansant seule au centre. Je regardais droit devant, avec un sourire invitant.

Les lumières ont changé, du vert et du jaune donnaient maintenant à l’air quelque chose de pesant. Une foule s’est rajoutée. Des corps, une lourdeur qui me rend lasse, des mains qui exigent quelque chose, des souffles mouillés, des volontés molles.

Juste le temps de remplir par du faux le vide. Le genre de mouvements qui me font bâiller.

J’ai besoin de mieux.

Une musique me retient. « Я рядом, но еще тебя не видел на мне… » Les paroles collent, je me sens les répéter, les sons coulent sur mes lèvres.

Je reste. Je danse maintenant pour moi, sans les regarder.

Pour continuer à me voir, j’ai dû reculer, faire un bond près d’un corps silencieux, en train de penser.

Je l’entendais réfléchir, comme un murmure sur page blanche : Quand je la vois danser, ce sont des rois de partout que je vois sur sa peau s’animer.

Quand elle me regarde, elle est. Elle sait que tout ceci n’est pas rendez-vous avec les fées, dans une grotte ensoleillée. Elle est la Fée à retrouver.

Au réveil, j’ai noté ce qui est resté.

*

*

Cette fois, pour une raison que j’ignore, on m’informe que je devrai rester là, à l’affût de je ne sais quoi. Patience. Bof.

J’ai appris, je ne boirai plus le contenu de ce verre, m’attirant près de la fenêtre. Les déformations sont lourdes, la malveillance s’installe, l’air est presque noir.

Je me tourne et constate : un lit blanc et brun, sale. C’est la fin de la nuit. Le réflexe habituel, l’élan vers la sortie. L’air est lourd.

Puis, je pense : fais attention à ne pas le réveiller. 

Je respire à peine, le plancher craque tout de même, et il se retourne.

Tu fais quoi? Il me surveille.

Sans les gargouilles. Dommage, elles ont peur de lui, et m’écoutent quelques instants, ici. Elles s’ordonnent pour se sauver, et elles sont efficaces. Dans cette chambre, leur peau ressemble à de la pierre rugueuse, foncée. Le regard noir, compact. Des ongles et des crocs, étranges, ressortant de l’ensemble.

Elles se volatilisent parfois en sable, hypnotisant celui qui maintiendrait trop longtemps son regard.

Je vais voir X. 

Je sors rapidement, sachant qu’il n’aura pas le temps de formuler un ordre assez précis me maintenant en place. Vite, romps les liens… 

Son dégoût est contagieux. L’air autour de lui se modifie rapidement, à sa guise. Je ne veux pas de ce poids. Je ne veux plus de ces verres.

*

Quelque chose au loin et dedans. Emmène-moi avec toi. Au reveil, mal au front et un sanglot pointu pris dans la gorge. J’aimerais dormir en paix. Je n’ai plus de cauchemars. Le vertige, comme les autres douleurs, se concentre. L’inverse des spasmes, des décontractions étranges, lentes. Je sais taire les réactions. Quelque chose persiste.

*

Dans le cimetière, une pierre blanche. Dans son reflet, je vois mes Reines. Elles sont derrière moi. J’entends leur appel. Aspirée, je me retrouve dans la forêt en flammes, marchant doucement sous le cri d’une femme. Ça fend l’air. Je les entends. Elles m’appellent maintenant chez moi.

Je me vois, dans un mausolée aimé. Je suis près de la fenêtre, une coupe de liquide doré à la main. Je ris grand. J’ai oublié le temps.

Autour de la Reine, des enfants. Elle rit, elle a tout oublié. Elle me dit : Respire un peu, avant de mourir ! 

J’ai envie de rester. Son oeil me le demande timidement. Elle sait que je n’aime pas m’éterniser. Son sourire me mène à elle, elles sont maintenant plusieurs.

Sous l’un des visages, les femmes qui m’ont haïe. Elles s’approchent de mon coeur, voient ce que je protège. La Reine dit alors, d’une voix basse, puissante : hors mon Royaume, impures. Je la remercie. Elle rit, un grand éclat.

Tout s’est volatilisé. Je marche maintenant près de l’eau.
Je ne suis plus seule. Je me suis reconnue.

*

Dans la forêt, c’est la nuit. Sur mon ventre, le sac. Entre mes doigts, une plaquette d’or carrée, et une pièce d’argent.

Sous le vent, les forces s’allient. Je respire à son rythme. Une étoile brille, m’indiquant le chemin de la maison par-delà les maisons. Ici, j’habite une demeure de bois, confortable, je ne manque de rien.

Pourtant, le ciel m’attire à lui. Qu’est-ce que cette beauté en ton coeur? Sauvage, je m’approche doucement, avec force.

À la frontière de la forêt, cette eau sombre. Au-delà de la rive, les anciens châteaux. Impossible d’y trouver le repos.

Par une chaleur qui se crée au centre de ma main, je fais un trou dans l’air, me permettant de traverser entre mes Royaumes.

Je me retrouve alors près du lac, je me baigne sous la lumière de la lune.
Elle voit tout. Je suis bien.

 

 

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