Rêves – Escapades du palais


Journal / dimanche, novembre 4th, 2018

 

Je devais traverser rapidement une grande cour intérieure, interminable.

Le sol est blanc, au plafond des teintes de bleu. Mes chaussures sont brodées de fleurs, des fils dorés, mon ensemble rouge, son tissu léger, presque transparent. Mes cheveux sont attachés en une tresse sauvage.

Les bottes lourdes derrière moi font toujours plus de bruit. Shhhhh… 

Je vérifie. J’ai ma ceinture et mon sac. Je prends entre mes doigts ce talisman gravé sur un métal argenté, solide sans trancher.

Évaporation momentanée. Je disparais pendant que les soldats me traversent.

Mon corps le ressent en partie. Je garde mon calme, mais quelque chose se passe mal. Les bottes de ces soldats me font l’effet de lames. Je touche mon cou et constate la déchirure. Sur mes doigts aussi, l’intérieur de mes cuisses, le dessus de mes pieds. Je respire dans la douleur.

C’est beau, ici. Des draperies rouges et vertes recouvrent les murs, des lampes vitrées laissent échapper une lumière aux orbites variés, infiniment colorés. Il y a cette fumée distinctive, enveloppant les coussins et les tables basses, recouvrant des voix.

L’oiseau jaune de l’enfance est là, son ventre duveteux est tout rond. Je vois une cage, celle qu’il a choisi de garder. Je l’ai trouvé dans un jardin, autrefois, prisonnier.

Les barreaux sont dorés dans ces mondes, blancs dans le Jardin à la Fontaine.

Près de ma main, le Corbeau. Il dépose sur mes blessures un cicatrisant. Sur ton cou, il y aura une marque permanente. Dans son regard sombre, je vois mieux l’heure fixée dans le temps. Dans une flaque de sang se formant dans ma main, un loup rassurant : Ma Reine, reviens. 

Au loin, la garde royale se forme. Ils sont forts, ils sont droits. Les princes, papa, les princes… Ils m’ont entendue par leur esprit. L’un d’eux, un ami, me le fait savoir par l’épée qu’il retient contre lui.

S’approchant de moi, un grand félin ailé, élégant. En un battement de paupière, il est là. Mo..! Soulagée de le revoir si majestueux, je me colle à son flanc, dans un élan spontané d’affection, oubliant mes blessures.

Il me dit : Rappelle-toi du parfum doux. Camphre, myrrhe, rose, santal, oranger… Dans l’odeur, cette Mémoire. 

Reconnaissante, je retire le voile blanc, celui que je porte pour prier. Je lui offre, avec une fleur sortie de mon imagination, au violet profond et aux taches blanches délicates.

Gentil gardien…

*

L’art coloré de Bakst, pour le Ballets russes.

*

Dans un des mondes de terre, rouge et brun, j’ai rendez-vous avec C., qui a amené le flambeau. Nous sommes sous le château, et ne devrions pas être vues ensemble à cet endroit. Rapidement, nous nous dirigeons vers une petite porte qu’elle ouvre avec une clé dissimulée sous une ceinture de tissus, attachée à sa taille par un fil. Une fois entrées dans la chambre, je me dirige vers la chaise du fond, à l’ombre, d’un pas rapide. De dos, un Frère blessé, un fils de cette cour. Je dépose sur un meuble rudimentaire de bois une petite fiole, requisitionnée.  Pourquoi as-tu fait confiance à cette gargouille? Tu sais comme ils s’infiltrent. J’entends pour réponse un soupir légèrement rieur, je peux voir Ailleurs un coin de lèvre se lever au minimum. Confiance… Je recule d’un pas, et prends une serviette blanche que je lui tends. Une blessure s’infecte, il faudra bel et bien agir. Dans un élan, je dépose, sans poids, mes doigts sur son épaule, pendant qu’il respire le contenu de la fiole. Un brouillard verdâtre se crée et se diffuse. Sous les chansons de C., il se colore de violet, au loin.

*

Parfois, la possibilité de descendre l’allée, jusqu’en bas, jusqu’au marché. Il fait si chaud, mes bijoux me brûlent les poignets. Je les retire, je me sens libre.

Une joie parfaite monte. On me dit que je dois couvrir ma peau et mon odeur.

Il sera peut-être là. À un kiosque, un Étranger à la peau différente de celle de notre peuple. On le reconnaît de loin, c’est clair et ça brille. Un éclat qui donne au monde autour une nouvelle rareté.

En descendant les rues vers l’océan, j’entendrai peut-être son rire résonner contre les passants. Il voit tout, il sait tout, mais ne prend part à rien.

Un jour, il a reconnu mon odeur, je l’ai su par son oeil. Dans le mien, une lueur délicate de peur. Ne dis rien à mes soeurs… Il sait tout taire. Avec lui, je suis bien.

Par un souffle blanc, des créatures dispersent mes particules. Doucement, ce qui me distingue se distancie. Ça me chatouille.

Je devrai rentrer vite au palais, je le sais. Pour l’instant, légère, je ris.

*

*

*

Dans un bureau austère, une haute bibliothèque. Un homme, celui qui a ouvert la porte, dérange mon avancée. Je suis une enfant. Partout autour de moi, des bottes noires qui montent jusqu’aux genoux. Pour voir les visages, je dois lever la tête.

Devant moi, sur une chaise, un homme assis. Ses bottes sont pleines de boue. Il m’invite à m’asseoir sur ses genoux. Mais plutôt que d’accepter, je lui dis : pourquoi tes mains sont blanches? Les habits du peuple sont plein de sang.

 

 

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