бесы / Les Démons – A. S. Pouchkine (Deux traductions)


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / mercredi, mai 9th, 2018

« Мчатся тучи, вьются тучи;
Невидимкою луна
Освещает снег летучий;
Мутно небо, ночь мутна.
Еду, еду в чистом поле;
Колокольчик дин-дин-дин…
Страшно, страшно поневоле
Средь неведомых равнин!

«Эй, пошел, ямщик!..» — «Нет мочи:
Коням, барин, тяжело;
Вьюга мне слипает очи;
Все дороги занесло;
Хоть убей, следа не видно;
Сбились мы. Что делать нам!
В поле бес нас водит, видно,
Да кружит по сторонам.

Посмотри: вон, вон играет,
Дует, плюет на меня;
Вон — теперь в овраг толкает
Одичалого коня;
Там верстою небывалой
Он торчал передо мной;
Там сверкнул он искрой малой
И пропал во тьме пустой».

Мчатся тучи, вьются тучи;
Невидимкою луна
Освещает снег летучий;
Мутно небо, ночь мутна.
Сил нам нет кружиться доле;
Колокольчик вдруг умолк;
Кони стали… «Что там в поле?» —
«Кто их знает? пень иль волк?»

Вьюга злится, вьюга плачет;
Кони чуткие храпят;
Вот уж он далече скачет;
Лишь глаза во мгле горят;
Кони снова понеслися;
Колокольчик дин-дин-дин…
Вижу: духи собралися
Средь белеющих равнин.

Бесконечны, безобразны,
В мутной месяца игре
Закружились бесы разны,
Будто листья в ноябре…
Сколько их! куда их гонят?
Что так жалобно поют?
Домового ли хоронят,
Ведьму ль замуж выдают?

Мчатся тучи, вьются тучи;
Невидимкою луна
Освещает снег летучий;
Мутно небо, ночь мутна.
Мчатся бесы рой за роем
В беспредельной вышине,
Визгом жалобным и воем
Надрывая сердце мне… »

*

Traduction de Marina Tsvetaeva.

« Les nuages fuient en foule,
Sous la lune qui s’enfuit
Les nuages fument et roulent,
Trouble ciel et trouble nuit.
Mon traîneau bondit et plonge,
Les grelots résonnent clair.
Que de leurres, que de songes
Dans la plaine qui se perd !

— Va toujours, cocher ! — Barine !
Choses vont de mal en pis,
La bourrasque m’enfarine
Mes deux yeux et mes esprits.
Ni lumière, ni demeure,
En aveugles nous errons !
C’est le diable qui nous leurre
Et nous fait tourner en rond.

Le vois-tu danser sur place ?
Maintenant — me crache sus !
Le vois-tu donner la chasse
Au cheval qui n’en peut plus ?
As-tu pu le méconnaître
Sous la forme d’un poteau ?
S’allumer et disparaître
— L’as-tu vu sur le coteau ?

Les nuages fuient en foule
Sous la lune qui s’enfuit
Les nuages fument et roulent,
Trouble ciel et trouble nuit.
Et voilà que tout s’arrête,
Les grelots reposent, morts.
— Qu’est-ce ? Un tronc ou une bête ?
— Lui toujours et lui encore !

Geint et grince la rafale,
Soufflent et ronflent les chevaux,
Le démon, au loin, détale —
C’est un loup aux yeux-flambeaux
Et la course recommence,
Les grelots en disent long.
Vois — dans les lointains immenses
Cette ronde de démons !

Des démons et des démones,
Se joignant, se disjoignant,
Papillonnent — tourbillonnent —
Folles feuilles sous le vent !
Quelle foule ! Quelle fuite !
Et pourquoi ces tristes chants ?
Un ancêtre qui vous quitte ?
Une belle qu’on vous prend ?

Les nuages fuient en foule
Sous la lune qui s’enfuit
Les nuages fument et roulent,
Trouble — ciel et trouble nuit.
Survolant la blanche plaine
Geignent, hurlent les malins,
De leurs plaintes surhumaines
Déchirant mon cœur humain. »

*

Traduction (plus fidèle) de Claude Frioux.

« Les nuages galopent, les nuages tourbillonnent
Et la lune fantomatique
Éclaire la neige qui vole :
Trouble ciel et trouble nuit.
Je galope en rase campagne,
La clochette fait ding-ding…
Sans le vouloir on a très peur
Dans cette plaine inconnue !

« Fouette cocher ! » – « On n’en peut plus :
Les chevaux n’y arrivent pas ;
La tempête me colle aux yeux,
Tous les chemins sont recouverts.
Impossible : on n’y voit goutte ;
Nous sommes perdus. Qu’allons-nous faire?
C’est sûrement un démon qui nous mène
Et nous fait tourner à l’entour.

Regardez : c’est lui qui me joue,
Qui souffle et me crache dessus,
Là-bas c’est lui qui pousse au ravin
Le cheval affolé ;
Là-bas c’est lui qui se plante devant moi,
Fantastique poteau kilométrique ;
Là-bas, c’est la petite étincelle
Qui jaillit pour disparaître
Dans le vide ténébreux. »

Les nuages galopent, les nuages tourbillonnent
Et la lune fantomatique
Éclaire la neige qui vole ;
Trouble ciel et trouble nuit
Pour tourner plus la force manque,
La clochette s’est tue :
Les chevaux sont arrêtés… « Qu’est-ce là au bord du champ? »
« Est-ce une souche ? Est-ce un loup ? »

La tempête se déchaîne, la tempête pleure,
Les chevaux inquiets hennissent dans un râle ;
C’est lui qui galope par-devant :
Dans la nuit deux yeux brûlants.
Les chevaux sont repartis, la clochette fait ding-ding
Et je vois : des démons sont assemblés
Au milieu des plaines blanches.

Sans fin et sans formes précises,
Dans le trouble jeu de la lune
Tournent démons de toutes sortes,
Comme font feuilles en novembre…
Quelle foule! Qui les chasse ?
Pourquoi ces chants si plaintifs ?
Est-ce un lutin qu’on enterre,
Ou une sorcière qu’on marie ?

Les nuages galopent, les nuages tourbillonnent ;
Et la lune fantomatique
Éclaire la neige qui vole ;
Trouble ciel et trouble nuit.
Les démons galopent en essaims
Dans la hauteur sans limite
Et c’est mon coeur que déchire
Leur cri plaintif et glapissant.  »

 

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