Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) – F. Nietzsche : Des hommes sublimes


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / samedi, avril 21st, 2018

Merci, gentil vieil homme.

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Traduction de Georges-Arthur Goldschmidt.

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« Le fond de ma mer est calme : qui donc devinerait qu’il abrite des monstres désopilants?

Ma profondeur est inébranlable : mais elle brille d’énigmes flottantes et d’éclats de rire.

Aujourd’hui, j’ai vu un homme sublime, solennel, un pénitent de l’esprit : oh! ce que mon âme a pu rire de sa laideur!

La poitrine bombée et pareil à ceux qui inspireraient de l’air : il se tenait là debout et il se taisait.

Il bringuebalait de laides vérités, son butin de chasse ; riche de vêtements déchirés ; beaucoup d’épines aussi étaient accrochées à lui, – mais je n’ai pas vu de roses.

Il n’a pas encore appris ni le rire, ni la beauté.

L’air sombre, ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance.

Il est rentré du combat contre des bêtes sauvages mais son air sérieux est encore le regard de la bête sauvage, – une bête sauvage non surmontée.

Il se tient encore là, tel un tigre qui veut bondir ; mais je n’aime pas ces âmes tendues et tous ceux qui se mettent en retrait sont contraires à mon goût.

Et vous dites, mes amis, que l’on ne doit pas discuter des goûts et des couleurs? Mais toute la vie n’est qu’une querelle sur les goûts et les couleurs.

Le goût : il est en même temps poids et plateau de la balance et il est celui qui pèse ; et malheur à tout ce qui est vivant et qui voudrait vivre sans querelle quant au poids, à la balance et à celui qui pèse !

Quand cet homme sublime serait fatigué de sa sublimité, alors seulement commencerait sa beauté, – et c’est alors seulement que je voudrais le goûter et lui trouver une saveur.

Et ce n’est que quand il se détournera de lui-même qu’il sautera par-dessus son ombre – et, en vérité, il sautera au beau milieu de son soleil. 

Il a par trop longtemps été assis dans l’ombre, les joues de ce pénitent de l’esprit sont devenues toutes pâles ; ce qu’il attendait l’a presque fait mourir de faim.

Il y a encore du mépris dans son oeil, et sa bouche recèle du dégoût. Certes il se repose maintenant, mais son repos ne s’est pas encore étendu au soleil.

Il devrait faire de même que le taureau ; et son bonheur devrait sentir la terre et non pas le mépris de la terre.

J’aimerais le voir en taureau blanc, précédant la charrue et son attelage, soufflant et mugissant et son meuglement chanterait la louange de la terre!

Son visage est encore sombre; l’ombre de la main y joue. L’expression de son regard est encore voilée d’ombre.

Son action elle-même est encore l’ombre qui pèse sur lui : la main obscurcit celui qui agit. Il n’a pas encore surmonté l’action qu’il a faite. 

Certes, ce que j’aime en lui, c’est la nuque du taureau : mais je veux en outre, maintenant voir le regard de l’ange. Il lui faut encore désapprendre sa volonté d’être héros : il doit être un homme suprême et pas seulement sublime, – que l’éther lui-même le soulève, cet homme sans volonté!

Il a dompté des monstres, résolu des énigmes : mais il devrait délivrer aussi ses monstres et ses énigmes, il devrait les transformer en enfants célestes.

Sa connaissance n’a pas encore appris à sourire et à être sans jalousie ; sa passion débordante ne s’est pas encore apaisée dans la beauté.

En vérité, ce n’est pas dans la satiété que doit se taire et plonger son désir exigeant, mais dans la beauté. La grâce fait partie de la générosité d’âme de ceux qui ont l’esprit tourné vers les grandes choses. 

Le bras sur la tête : c’est ainsi que devrait se reposer le héros ; c’est ainsi qu’il devrait surmonter même son repos.

Mais c’est justement pour le héros que le beau est la chose la plus difficile. À toute volonté violente le beau est inaccessible.

Un peu moins, un peu plus : ici, justement, c’est beaucoup, c’est même l’essentiel.

Se tenir debout les muscles détendus et la volonté dételée : c’est pour vous ce qu’il y a de plus difficile, vous, les hommes sublimes!

Quand la puissance se fait clémente et descend dans le visible : j’appelle beauté une telle descente. 

Et de personne, je ne veux autant que de toi justement, la beauté, toi, qui es puissant et fort : que ta beauté soit l’ultime victoire que tu remportes sur toi-même.

Je te sais capable de tout le mal possible, c’est pourquoi j’exige de toi le bien.

En vérité, souvent j’ai ri des faiblards qui se croient bons parce qu’ils ont la patte paralysée.

Tu dois t’efforcer d’imiter la vertu de la colonne : elle devient plus belle et plus délicate, mais au centre plus dure et plus apte à porter, au fur et à mesure qu’elle monte.

Oui, toi qui es sublime, un jour tu seras beau et présenteras le miroir à ta propre beauté.

Alors ton âme frémira d’avidités divines ; et il y aura encore de l’adoration dans ta vanité!

Ceci est en effet le secret de l’âme : ce n’est que lorsque le héros l’a abandonnée que s’approche en rêve – le sur-héros. »

 

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