Lettres à Staline – M. Boulgakov (extraits déchirants)

Traduction de Marianne Gourg.

Dans son introduction :

« Ces attitudes mentales – l’un comme l’autre, nos écrivains croient possible et recherche un rapport interpersonnel avec le chef – en disent long sur la fascination que, dès la fin des années vingt, Staline exerce sur la société. Boulgakov croira longtemps à la possibilité d’une nouvelle conversation, longtemps il attendra le nouveau miracle et, ce n’est que bien plus tard, qu’il comprendra qu’il s’est trompé d’attitude, qu’il a été joué, qu’il a fait preuve de lâcheté, « le pire de tous les péchés », écrira-t-il dans Le Maître et Marguerite. À quelque chose malheur est bon, et il semble que ce soient ces événements et les réévaluations qui  ont suivi qui aient véritablement déclenché l’écriture du chef-d’oeuvre de Boulgakov sous la forme que nous lui connaissons. Mais là encore, que d’ambiguïtés, que d’amertume! Tout au long du texte, on sent la fascination que suscitent, le miracle, l’autorité, la toute-puissance… Et si les oeuvres « ne brûlent pas », les personnalités, elles, s’éteignent dans le renoncement, l’abdication, la mort de la mémoire et le non-être devient récompense…  »

*

Citation de N. Gogol incluse dans l’une des lettres à Staline.

 » …Je ne savais qu’une chose : si je partais, ce n’était nullement pour jouir des pays étrangers, mais plutôt pour m’exercer à souffrir comme si j’avais pressenti que je connaîtrais le prix de la Russie qu’étant hors de Russie et que je ne me pénétrais d’amour pour elle qu’à la condition d’en être loin. »

*

« Je vous supplie ardemment d’intercéder en ma faveur auprès du Gouvernement de l’URSS afin que me soit octroyé un congé à l’étranger du 1er juillet au 1er octobre 1931. Je tiens à dire qu’au bout d’un an et demi de silence, une force de création incoercible a fait germer en moi de nouveaux projets, des projets vastes et forts et je prie le Gouvernement de me donner la possibilité de les réaliser. Je souffre depuis la fin de 1930 d’une grave forme de neurasthénie avec des accès d’angoisse, des crises d’angine de poitrine, on a fait de moi une sorte de mort-vivant. Des idées, des projets, j’en ai, mais de forces physiques, point, quant aux conditions que requiert leur réalisation, elles n’existent tout simplement pas. »

« En ce moment, toutes mes impressions sont marquées d’uniformité, mes idées bordées de noir, la tristesse et mon habituelle ironie m’empoisonnent.

(…) l’horizon m’est fermé, on me prive de la plus haute école ou puisse aller un écrivain, on m’enlève la possibilité d’apporter ma propre solution à des problèmes d’une extrême importance. On m’impose une psychologie de détenu.

Comment, dans ces conditions, chanterai-je l’URSS, mon pays?

Avant de vous écrire, j’ai tout pesé. Je dois voir le monde et revenir ensuite. C’est là, la clé. »

*

Dans les notes de la traductrice.

« (…) Boulgakov se livre rétrospectivement à une nouvelle interprétation de sa conversation avec Staline ; elle lui apparaît comme un piège démoniaque. Il a renoncé à s’exprimer en tant qu’écrivain. Ici apparaît le motif de la lâcheté désignée dans Le Maître et Marguerite comme « le plus grand péché » tandis que l’idée de l’irréversibilité des erreurs et des fautes (…) se développe à l’intérieur d’une thématique qui la met en relation directe avec la littérature. Cette amère réévaluation sera le catalyseur qui déclenchera la création du chef-d’oeuvre de Boulgakov. »

*

Pauvre Ami, il s’est lui-même fait prisonnier de la tyrannie.

Ce n’est pas lâche, d’avoir essayé.

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