Sur Kafka et Milena / Sur Kierkegaard / Sur cet amour

Milena Jesenská.

Le nom m’a fait rougir, puis sourire.

*

Wiki.   Plusieurs choses frappantes.

« Cherchant à se libérer de son époux, Milena Jesenská commença à travailler comme traductrice et à donner des cours de tchèque ; l’un de ses étudiants était l’écrivain et essayiste autrichien Hermann Broch. En 1919, elle découvrit par hasard une nouvelle de Franz Kafka et lui écrivit pour lui demander l’autorisation de la traduire. Ce fut le début d’une correspondance passionnée. Jesenská et Kafka ne se rencontrèrent que deux fois : quatre jours à Vienne et un jour à Gmünd. Finalement, Kafka mit fin à leur relation parce que Jesenská ne voulait pas se séparer de son mari, ce qui mit fin également à leur correspondance. Tous deux sentaient qu’il n’y avait pas d’avenir pour eux, surtout à cause des angoisses maladives de Kafka. Elle traduisit cependant plusieurs nouvelles de lui.  »

*

Cette angoisse, je la ressens. Pas en moi, dehors, et il m’est impossible de l’atteindre, même de tenter l’apaiser. Je n’en ai pas le droit. Il faut respecter cela.

*

Traductrice. 1919. Vienne, aimée.

Correspondances.

Dépendance à la morphine.

Un peu de communisme.
De la résistance et un soutien psychologique.

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Elle est morte en 44 à Ravensbrück.

Corbeaux, corbeaux.

*

J’ai continué la lecture de la Répétition, tantôt, en public. Il me restait quelques pages, que je réservais pour un moment approprié, pas encore manifesté. Ce fut aujourd’hui. J’ai gardé la lettre de Constantin pour la maison. Il me semble que ça aurait été impudique que de lire ceci devant des inconnus. À la bibliothèque, les gens se regardent, parfois. Et les humains ont tendance à se tourner vers ce qui sort de l’ordinaire dans la foule. Leurs yeux cherchent quelque chose de divertissant. Quelque chose qui change le cours du moment, peut-être pour s’inspirer, peut-être pour décrocher de l’existence. Kierkegaard me fait rire. Je garde les larmes pour la seconde fois. Le rire, réflexe de mon cœur touché. Les larmes, la conscience de la beauté. Le second regard, plus important que le premier. Cette répétition.

Je commence à comprendre ce qu’il explique. Les exemples vers la fin sont toujours de plus en plus clairs. Les personnages toujours plus écorchés, à vif, qui prennent forme dans une crise finale. On les voit sous un nouveau jour, leurs traits sont amplifiés.

Cet homme décrit comme lâche, cet homme qui se décrit lui-même ainsi, s’accuse et accuse, tourne en rond en hurlant.  Les mots sont si clairs. Ils me faisaient lever les sourcils, amusée : ainsi, ces constats semblent faire partie d’un processus normal. Avec Kierkegaard, je comprends que je suis en sécurité. C’est moins paniquant qu’avec Kafka, par exemple, avec qui je ressens les plus tendres et à la fois envoûtantes sensations. Avec Kafka, je comprends bien que l’emprise n’est pas toujours quelque chose de concret, fabriqué en torts. Une emprise de laquelle, toutefois, je sais comment me défaire. Je n’ai pas besoin de bouger pour changer de point de vue.

J’ai trouvé une version lue des lettres échangées de Kafka pour Milena. Peut-être aurais-je bientôt le courage d’écouter ces mots. Je ne l’ai pas encore rencontré amoureux. Je crois que j’aurai mal. Je devrai me rappeler Constantin et Spinoza. Je devrai demeurer dans un état de conscience équilibrée. Ne pas m’envoler avec sa nervosité et son imagination. Ne pas laisser son angoisse m’avaler.

*

Pourquoi tout cela ?

Tout ce que je ne savais pas, en rencontrant Kafka, chez Freud, quand mon coeur s’est illuminé pour lui. J’ai eu envie de le prendre dans mes bras, doucement, lui créer un endroit sécuritaire où il pourrait apaiser ses tremblements.

Tout ce que je ne sais toujours pas. Le mystère ne m’effraie pas. Je le contemple, en larmes, certes, des larmes qui naissent après le choc du ressenti, la Beauté manifestée. Les larmes expriment cette Beauté, que cet homme nerveux aurait sans doute niée.

*

Ce que raconte Kierkegaard par son personnage, concernant la lâcheté, voilà ce que j’ai eu à saisir, d’abord par le personnage de Lévi dans Le Maître et Marguerite.

J’ai su que je n’étais pas coupable, en lisant cela.

Kierkegaard le confirme.

*

On venait tout juste de se rencontrer, lui et moi. C’était important que je sache, avant, de quoi je n’étais ni victime ni bourreau. J’ai voulu lui transmettre ceci, en espérant qu’il ait pu faire son examen de conscience tranquille, sans trop nier ou culpabiliser.

J’ai espéré qu’il se libère de cette culpabilité. Envers moi, il n’y a pas de mal à réparer. Il aurait pu être plus délicat et faire ce pas vers moi, que je ne pouvais faire, par ma situation et ma promesse solennelle de ne plus écrire, pour le laisser se guérir.

Je ne lui en ai jamais voulu durablement. J’ai oublié toutefois qui il était. Sa douceur, sa sincérité. Je ne l’ai pas démonisé, non, mais je l’ai rendu indifférent. J’ai été fâchée, oui, mais je ne l’ai pas rendu coupable.

Je lui ai répété souvent certaines choses, en espérant qu’il se rappelle bien. Qu’il sache que quelqu’un, quelque part, l’a bel et bien vu tel qu’il était, qualités et défauts amalgamés, flous et sur-clartés, sans définitions contraignantes. Je l’ai vu et je l’ai aimé.

Je voulais qu’il le sache. Il est et sera toujours aimé pour celui qu’il est.

Je n’ai pas aimé qu’il me rende victime, puisque c’était aussi invalider le réel de mes sentiments. Comme si je ne pouvais pas vraiment savoir pour moi-même ce que j’avais vu et ressenti. Alors que cet amour fut l’une de mes rares certitudes. La pureté du coeur qui s’émeut sans nécessairement sombrer dans l’ivresse ou la mélancolie. L’équilibre qui naît lorsque j’accepte ce que lui n’a pas pu accepter.

L’humain sentiment, je n’ai pas toujours cherché à le diviniser.

Il l’a vu par mes tremblements, mes rires et mes blagues maladroites, mes compliments, ma façon de m’exclamer, de le suivre, volontaire. J’ai été très humaine. Dans mes larmes sincères, qui n’étaient pas amères, mais pures. Je n’ai jamais autant pleuré que ce soir-là, devant lui. Il a vu le pire. Rien ne se cache sous ceci. Il m’a vue de mauvaise humeur, impatiente, changeante. Il a vu aussi comme c’était facile de me faire rire, même dans les pires moments. Il a vu toutes ses fois ou le simple fait d’être accompagnée de lui me redonnait le sourire. Non pas par ce qu’il faisait pour moi, je n’ai pas cherché sa dévotion, ni même qu’il m’offre de solutions. Sa présence m’apaisait, voilà tout. C’est si simple. Tellement, tellement simple. Je ne lui ai rien caché de mes états, sauf peut-être parfois en quoi sa situation me peinait. J’ai dissimulé mes émotions pour lui, oui, pour ne pas l’effrayer. Les sources concrètes de ma compassion, naissant de certaines de ses paroles, de ses gestes. J’ai été touchée par son histoire, le peu que j’en sais. Je l’admire sincèrement. Peu importe comme il s’est cru ordinaire. Ceci ne changera jamais ce que moi je ressens pour lui.

*

Je devrai retourner voir Job, tel que souligné par Kierkegaard.

*

C’était frappant, cet amas de mots appropriés, réunis. Magique, magistral, magnifique, etc. Les questions posées, les possibilités.

Les résolutions ou les non-résolutions. Fascinant, incroyable, etc.

*

Je pourrais passer beaucoup d’heures à étudier son oeuvre
(et à imager mon ressenti par des couleurs).

Le rencontrer, dans l’imagination, la réflexion, l’exploration.

*

Maintenant que j’y pense, l’effet est similaire à celui que me fait la voix et les mots de Richard Hell. Le charme brutal. une toute nouvelle façon de se révolter. Ici, le cri soulageant, le rire, souvent, malgré tout.

c’est ce que j’ai choisi d’écouter, tantôt, après cette lecture.

ça m’a fait du bien. j’ai beaucoup souri. ça m’apaise, mais me garde active en même temps.

*

j’ai eu le souvenir de l’effet Richard Hell, et de tous ces bouleversements que ses mots ont créé en moi. C’est difficile à expliquer. un nouveau modèle de pensée, assez clair, inspirant. il a éveillé quelque chose en moi. de nouvelles possibilités. j’ai enfin compris ce que j’aimais véritablement, artistiquement.

*

je reconnecte au monde. j’accepte de regarder, de marcher fièrement. J’aurai encore des peurs. mais ça va aller.

depuis quelques nuits, je demande en mots clairs des services à ce Frère que je prie généralement dans le silence et la pensée intime, rarement fabriquée de concepts, le ressenti. entre autres, je dis : guide-moi vers l’amour véritable.

j’ai regardé autour de moi, aujourd’hui. en paix, dans le monde, Amoureuse. Fidèle à ma nature, à mon coeur. Ça fait du bien.

4 réflexions sur “Sur Kafka et Milena / Sur Kierkegaard / Sur cet amour

    1. Oooh Kafka, Kafka, Kafka. Kafka.

      C’est difficile à dire, je crois que c’est une question de goût. Si l’on aime s’imaginer un Kafka mythologique, les journaux viennent briser bien des illusions… tout en fabriquant de nouvelles images plus intimes. Personnellement, je n’ai jamais pu finir ses journaux. Ça me prend directement au coeur. Ses tremblements, son angoisse… Ça vibre d’authenticité.

      Je connais des gens qui ont commencé par la Lettre au père, et qui ont été assez dégoûtés. D’autres qui avaient lu la Métamorphose ou le Procès et croyaient retrouver ailleurs un certain esprit. Mais Kafka peut être changeant. Oui, il y a souvent le cauchemardesque, mais ça jongle avec de la tendresse, des observations rationnelles, beaucoup d’humanité qui n’est pas toujours en proie au délire.

      Perso, j’avais commencé par le Procès, puis la Métamorphose (que je n’ai jamais pu finir, trop de nausées), et j’ai lu plusieurs nouvelles. J’ai aimé lire ses notes, des ébauches. Voir sa pensée voltiger, puis se poser. Comprendre qu’il y a souvent une direction, bien qu’elle soit floue.

      Selon moi, Kafka doit être abordé avec un regard neuf, loin des idées préconçues sur ses oeuvres. Il faut le prendre tel qu’il se présente.

      Le seul exemple auquel j’arrive à penser en ce moment, c’est celui de Tchekhov. Certains passages de ses pièces sont très drôles. Ça échappe au public ici, qui s’attache à l’idée qu’il est une sorte de tragédien moderne. Bon, je ne dis pas que c’est un humoriste, mais quand même…

      Aussi, avec Kafka, il faut parfois faire attention aux traductions. Traduire Kafka, c’est nécessairement le réécrire. C’est le cas pour tout auteur, mais c’est plus vrai qu’avec d’autres. J’ai remarqué que plusieurs traducteurs essayaient d’en faire plus. L’allemand a l’avantage d’être une langue assez directe, et Kafka l’utilise sans la réinventer. Une langue qui ne semble pas lui appartenir. J’ai remarqué que les traductions anglaises étaient moins inventives, souvent plus proches de l’original.

      Dis-moi ce que tu en penses, si tu le lis !

      Aimé par 1 personne

      1. « Ça vibre d’authenticité. »

        C’est ce que je recherche avant tout.

        J’ai eu un léger sourire à cette manière maternelle que vous avez de me laisser la garde de ce Kafka. Pas facile d’aller au bout de sa Métamorphose, ayant vécu le même effet… Mais s’il l’a écrit, si cette nuit blanche fut si terrible, il me fallait l’accompagner jusqu’au bout. Ce dégoût essentiel qui l’a mené à l’écrire… j’ai été cet insecte, aussi.
        J’essayerai de vous redire ce que « j’en pense », seulement j’ai du mal à commenter, à poser des mots sur une oeuvre, qui me semble, très loin d’être accaparée par le lecteur. J’ai l’impression de violer un auteur quand j’émets un avis… non pas que j’ai quelque chose contre l’avis, mais comment peut-on redire quelque chose alors que l’oeuvre dit déjà bien assez ? Et tant, que l’on ne perçoit pas assez, voire jamais ? Peut-être même que parfois… on rate totalement une oeuvre, qu’on a cru si bien lire ! Enfin, j’essaierai.

        J'aime

        1. Démasquée ! Sans le vouloir, oui, j’ai eu ce ton maternel. Je l’ai souvent, en fait, bien malgré moi. J’aime, j’aime fort, et c’est vrai qu’on prête cette attention souvent aux mères.

          « Mais s’il l’a écrit, si cette nuit blanche fut si terrible, il me fallait l’accompagner jusqu’au bout. Ce dégoût essentiel qui l’a mené à l’écrire… j’ai été cet insecte, aussi. »

          C’est si bien dit. Rien à ajouter.

          Je comprends bien pour la difficulté de commenter. Voilà pourquoi je m’exprime plus par ressenti que par opinions. Ceci m’aura valu de nombreux complexes au sein de groupes d’intellectuels. J’ai passé pour candide, ou naïve. Alors que je sais que si je ne commente pas, c’est pour laisser l’oeuvre être, faire son chemin. Une sorte de respect pour l’auteur, de l’humilité face à tout ce qu’on ne peut savoir de lui.

          Merci de ce commentaire. Ça me fait réfléchir.

          Aimé par 1 personne

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