Nâzim Hikmet : Nostalgie – Deux paysages choisis


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / lundi, janvier 8th, 2018

Une belle surprise : la Turquie rencontre la Russie.
Même Marina est là.

*

Traduit du turc par Münevver Andaç.

*

À propos du mont Uludag

« Voilà sept ans que nous nous fixons
les yeux dans les yeux
cette montagne et moi.
Et ne bouge             ni elle
ni moi.
On se connaît pourtant de près.
Elle sait rire et se fâcher
comme tout ce qui vit pour de vrai.

Pourtant
surtout en hiver
surtout la nuit
surtout quand le vent souffle du sud
avec ses pics neigeux
ses forêts de pins
ses alpages
ses lacs gelés
elle remue légèrement dans son sommeil
et l’ermite qui habite tout là-haut
avec sa longue barbe en désordre
et sa robe volant au vent
dévale vers la plaine en hurlant
en hurlant devant le vent.

Et parfois
surtout en mai, au point du jour
toute bleue, sans bornes ni limites
immense, heureuse et libre
elle s’élève, pareille à un monde nouveau.

Et il y a des jours, parfois
ou elle ressemble à son image sur les bouteilles de
limonade…

Et je devine que dans l’hôtel que je n’ai jamais vu
mesdames les skieuses boivent du cognac
en prenant du bon temps avec messieurs les skieurs.

Et il y a des jours
ou l’un de ces montagnards aux sourcils noirs
et au large pantalon bouffant de bure jaune
égorgeant son voisin sur l’autel de la sacro-sainte propriété
devient notre hôte
pour passer quinze ans à la chambrée numéro dix-sept… »

1947

Note sous le poème :

« Dominant sa prison, l’Uludag, Mont Olympe  de Bithynie, a été pour Nâzim Hikmet une image obsédante. »

*

La route de Taroussa

à K.V. Paoustovski

« Elle m’emmène au-delà de moi-même elle m’emmène au
loin au mois de mai la route de Taroussa
tous ceux que je cherche et retrouve et aussi ceux que je
ne retrouve pas
sont au-delà des hêtres
Marina Tsvetaeva me regarde du haut des collines qui
dévalen vers l’Oka
des nuages flottent dans l’eau s’accrochent aux branches
que faire pour que mon bonheur ne s’en aille pas avec les
nuages
j’ai aperçu la maison de Paoustovski la maison du plus
honnête des hommes
les maisons des braves gens me rappellent les mois de mai
tous les mois de mai et aussi ceux d’Istanbul
est-ce d’un mois de mai d’Istanbul qu’elle est venue la
grand-mère turque de Paoustovski ou d’un mois
de mai d’Erzurum
le maître n’est pas là il est en ville malade avec des
douleurs dans le coeur
pourquoi le coeur des hommes de bonté est-il toujours
douloureux
elle ressemble aux femmes que nous aimons la route de
Taroussa au mois e mai
nous allons retourner à l’asphalte de la route en laissant
sur le gazon la trace de nos pas
la route de Taroussa est la ligne du destin dans la paume
de Paoustovski
aurai-je encore l’occasion de passer par la route de
Taroussa dans un des mois de mai à venir
et sur cette vieille terre russe le soleil est un paon un jouet
de Viatski »

Sur la roue de Taroussa, 12 mai 1962

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