L’ANTÉCHRIST (1895) – F. NIETZSCHE : Sur Jésus, sur la sainteté et le martyre


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / samedi, décembre 23rd, 2017

 

C’est soulageant.

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« Ce « joyeux messager » mourut comme il avait vécu, comme il avait enseigné, — non point pour « sauver les hommes », mais pour montrer com­ment on doit vivre. La pratique, c’est ce qu’il laissa aux hommes : son attitude devant les juges, devant les bourreaux, devant les accusateurs et toute espèce de calomnie et d’outrages — son attitude sur la croix. Il ne résiste pas, il ne défend pas son droit, il ne fait pas un pas pour éloigner de lui la chose extrême, plus encore, il la provoque… Et il prie, souffre et aime avec ceux qui lui font du mal… Ne point se défendre, ne point se mettre en colère, ne point rendre responsable… Mais point non plus résister au mal, — l’aimer… »

« L’Évangile avait précisément été l’existence, l’accomplissement, la réalité de ce « royaume ». Une telle mort, ce fut là le « royaume de Dieu ». Maintenant on inscrivit dans le type du maître tout ce mépris et cette amertume contre les phari­siens et les théologiens, et par là on fit de lui un pharisien et un théolo­gien ! D’autre part, la vénération sauvage de ces âmes dévoyées ne sup­porta plus le droit de chacun à être enfant de Dieu, ce droit que Jésus avait enseigné : leur vengeance était d’élever Jésus d’une façon détournée, de le détacher d’eux-mêmes, tout comme autrefois les juifs, par haine de leurs ennemis, s’étaient séparé de leur Dieu pour l’élever dans les hauteurs. Le Dieu unique, le Fils unique : tous les deux étaient des productions du ressentiment ! »

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« Nous autres, qui avons le courage de la santé et aussi du mépris, combien nous avons le droit de mépriser une religion qui enseigna à se méprendre sur le corps ! qui ne veut pas se débarrasser de la superstition de l’âme ! qui fait un « mérite » de la nourriture insuffisante ! qui combat dans la santé une sorte d’ennemi, de démon, de tentation ! qui s’était persuadé que l’on peut por­ter une « âme accomplie » dans un corps cadavéreux et qui a encore eu besoin de se créer une nouvelle idée de la « perfection », un être pâle, mala­dif, idiotement fanatique, la « sainteté » — la sainteté qui n’est elle-même que le symptôme d’un corps appauvri, énervé, incurablement corrom­pu !… »

« Le martyre nuit à la vérité… Aujourd’hui encore, il n’est besoin que d’une certaine crudité dans la persécution pour créer à des sectaires quelconques un nom honorable. Comment ! une cause peut gagner en valeur si quelqu’un lui sacrifie sa vie. Une erreur qui devient plus honorable est une erreur qui possède un charme de séduction de plus : croyez-vous, messieurs les théo­logiens, que nous vous donnerons occasion de faire les martyrs pour vos mensonges ? »

 

 

8 réponses à « L’ANTÉCHRIST (1895) – F. NIETZSCHE : Sur Jésus, sur la sainteté et le martyre »

    1. J’ai réfléchi à la question, donc, et voici quelques notes que j’ai prises.

      Le ressentiment n’est pas du domaine de la spontanéité. Il est une construction, basée sur un sentiment d’hostilité. Cette hostilité prend base sur ce qui est identifié comme cause d’une frustration. Le ressentiment est le résultat de la frustration face à une injustice perçue ou une humiliation.
      L’action de révolte est interdite, l’extériorisation même de la frustration l’est. Pour se dédommager, la personne humiliée se construit une vengeance imaginaire, puisque l’extériorisation est impossible. Son moteur est ce ressentiment. La personne qui vit le ressentiment se place en victime face à une personne ou une situation. Il est le faible. Il est l’exploité. Le faible veut renverser le puissant. Frustré, il doit compenser. Il se crée une morale.
      Quant au mépris, l’individu ne se place pas en position de faiblesse, mais de supériorité. Il regarde de haut une institution, l’État, le pouvoir. Le mépris vient souvent avec la moquerie, le sarcasme.
      Il me semble qu’il n’y ait pas avec le mépris le même besoin de révolte qu’avec le ressentiment, qui, lui, se construit avec le temps et un sentiment d’infériorité dominant. Peut-être que le mépris est plus rapidement extériorisé et qu’ainsi, il n’y a pas cette construction qui cherche le renversement.
      Puisque le mépris est vécu (et visible, semble-t-il, par des expressions faciales distinctives), il n’y a pas le même besoin de compensation.
      En lisant les textes français, je ne peux trouver de réponse complètement satisfaisante. Je crois que Nietzsche utilise dans les textes allemands Ressentiment. Il existe aussi dans cette langue le mot Groll, qui peut se traduire en français par ressentiment mais aussi par rancune et rancœur. Un terme qui couvre une émotivité plus vaste, me semble-t-il. Il serait intéressant de savoir les raisons derrière ce choix. Peut-être que Ressentiment était plus précis que Groll (ou flou, donc il était possible de le redéfinir), mais je ne saurais dire pour l’instant comment ou pourquoi.
      En ayant parcouru (trop) rapidement le texte en allemand, je serais portée à croire que l’utilisation allemande pour Mépris est Verachtung. C’est intéressant. Achtung, signifie considération, estime, attention (porter attention, ici), respect. La particule Ver- indique souvent un changement d’état. Parfois, dans une connotation négative assez précise. Une de mes professeures expliquait que ver- peut vouloir dire modifier jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Par exemple, dans le cas de verbrennen, brennen veut dire brûler; verbrennen, consumer. On pourrait utiliser facilement brûler comme traduction de verbrennen, dans la mesure ou (toujours selon cette professeure) l’objet brûlé le serait au complet, ou du moins assez pour que son état soit considérablement modifié.
      Donc, ici, Ver + Achtung = Mépris. Une modification péjorative de l’attention portée, de l’estime. Ou comme l’aurait expliqué cette professeure : modification de l’attention jusqu’à ce qu’il n’en reste plus du tout. Peut-être comme en français : mé + pris, finalement, bien que prendre et porter attention n’ont pas le même sens. Il reste tout de même dans les deux langues une modification du terme initial pour en créer un nouveau qui aurait une connotation plus négative.

        1. Hum… Je me demande si la personne en proie au ressentiment imagine même un après. Sait-il vraiment se projeter dans la joie, puisqu’il se construit une pulsion sur des sentiments négatifs? Peut-être que tout est si flou qu’il croit encore le bonheur possible, après, oui, bien après que le mal ait été renversé.

          Comme le retour du Christ, peut-être? On remet à plus tard son arrivée, on remet le bonheur et la rédemption à plus tard. Un jour, un jour, il reviendra glorieux et nous nous unirons dans le mariage alchimique que tant de civilisations ont souhaité. Les Chrétiens jouent avec le temps, repoussent la possibilité d’une joie pleine en cette vie hors-Christ. Parce qu’il est hors du temps, oui, mais surtout parce qu’il reviendra dans un cadre temporel précis.

          Quand je pense à Nietzsche, je pense toujours au rire, à la joie du fou, l’irraisonnable joie. Était-il heureux à sa mort? S’il ne l’était pas, je ne crois pas qu’il restait beaucoup de place au mépris. Tous les sentiments rongés par le rire, devenu le rire. La vulnérabilité s’exprime souvent ainsi. Le « fou » s’émerveille et ressent, vulnérable à ses propres émotions… Peut-être le fou est-il plus heureux que le Chrétien qui se croit entre bonnes mains, qui croit en son propre salut offert par un autre que lui-même…

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