Riens philosophiques – Søren Kierkegaard : le Maître et le disciple (le roi et la jeune fille), l’Amour


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / dimanche, octobre 15th, 2017

Aimer divinement, donc?

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« Mais le dieu n’a pas besoin de disciple pour voir clair en soi, et nulle occasion ne peut donc l’inciter au point qu’en efficace l’occasion égale la décision. Qui peut alors le pousser à apparaître? »

« Mais s’il se meut de lui-même, ce n’est pas un besoin qui le pousse, comme de ne pas pouvoir lui-même supporter le silence mais devoir éclater en paroles. Mais s’il se meut de lui-même, et non par besoin, quel moteur alors le pousse sinon l’amour, qui justement n’a pas à satisfaire un besoin extérieur mais intérieur. La décision divine, sans nul rapport d’égale réciprocité avec l’occasion, doit exister de toute éternité, quoique, en se réalisant dans le temps, elle devienne précisément l’instant (…). »

« (…) Car même le contentement de la fille de n’être rien ne pourrait satisfaire le roi, justement parce qu’il l’aimait et qu’il lui était encore plus dur d’être son bienfaiteur que de la perdre. Et si alors elle n’eût pas même pu le comprendre; car dès qu’on parle improprement de l’humain, plus rien n’empêche, n’est-ce pas? d’admettre une diversité de l’esprit rendant la compréhension impossible – quel chagrin dormant n’y a-t-il pas au fond de cet amour malheureux et quel appel oserait l’éveiller? Mais l’homme n’a pas à connaître cette souffrance, car lui, nous le renverrons à Socrate, ou à ce qui, dans un sens encore plus beau, a le pouvoir de faire d’inégaux des égaux. Or si l’instant doit avoir une importance décisive (…), le disciple est dans la non-vérité, il y est même par sa propre faute – tout en étant pourtant l’objet d’amour du dieu qui veut devenir son maître, et dont le souci est de rétablir l’égalité. Faute d’y réussir, l’amour sera malheureux et l’enseignement vide de sens, parce que maître et disciple n’auront pu se comprendre. La belle affaire pour le dieu! pensera-t-on sans doute, puisqu’il n’a pas besoin du disciple; mais on oublie, ou plutôt on prouve ainsi hélas! à quelle distance on est de le comprendre; car ce qu’on oublie, c’est qu’il aime le disciple. Et de même que ce chagrin royal ne se rencontre que dans une âme de roi et que, dans la foule des langues humaines, pas une ne le mentionne seulement, de même tout le langage des hommes est trop égoïste pour soupçonner un pareil chagrin. Aussi bien le dieu s’en est-il réservé tout l’insondable: savoir qu’il peut rejeter de lui le disciple, se passer de lui, que ce disciple par sa propre faute est voué à la perdition, que lui, le dieu, n’a qu’à l’y laisser s’engloutir – savoir l’impossibilité ou presque de soutenir le ressort du disciple, sans quoi la compréhension et l’égalité disparaissent, sans quoi l’amour n’est qu’un malheur. (…) Voilà donc la tâche à entreprendre, et nous y invitons le poète, s’il ne l’a pas déjà été ailleurs, et s’il n’est pas tel qu’il faille, avec les joueurs de flûte et autres baladins, le chasser de la maison du chagrin, afin d’y faire entrer la joie. Cette tâche du poète, c’est de trouver une solution, un point d’unité ou la compréhension de l’amour domine en vérité, ou l’inquiétude du dieu se soit remise de sa douleur; car c’est cela l’insondabilité de l’amour, d’un amour qui ne se contente point de ce que son objet peut-être en sa folie proclamerait comme sa félicité. »

« (…) et la faisant s’oublier elle-même dans une adoratrice admiration. Hélas! ceci peut-être eût contenté la fille, mais non le roi qui, lui, ne cherchait pas sa propre glorification mais celle de la fille ; de là son chagrin si lourd de n’être compris par elle ; mais plus lourd encore pourtant, s’il avait fallu la tromper. Et déjà de donner à son amour une expression imparfaite, ce serait au yeux du roi une tromperie, quoi que personne ne le comprît, et que le blâme des gens tentât de blesser son âme. »

« (…) et c’était bien là l’inquiétude du dieu ; car la tige du lys est tendre et vite brisée. Mais si l’instant doit avoir une importance décisive, à quel point ineffable alors montera son inquiétude! Il y eut jadis un peuple fort entendu aux choses divines, or ce peuple croyait qu’on mourait de voir le dieu. Qui comprend cette contradiction de la douleur : ne point se révéler, et faire mourir l’amour; se révéler et faire mourir l’aimée? Oh! Que de fois le coeur des hommes ne soupire-t-il après la puissance et la force! et leur pensée y revenant toujours, comme si de les obtenir résolvait tout, ils ne soupçonnent pas qu’il n’y a pas que de la joie dans le ciel mais aussi de la douleur car quel poids de devoir refuser au disciple ce qu’il désire de toute son âme, et de devoir le lui refuser précisément parce que c’est lui qu’on aime! « 

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Traduction de Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau.

 

 

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