Jacques Brault : Poèmes choisis (1965-1990)


Foi en l'Esprit, Show Me Your Glittering Soul / mercredi, juillet 19th, 2017

Un magnifique classique.
Souvenirs de prophéties.

*

« C’était passerose et ras de ruines j’allais vers toi
remonter    l’en haut tirait doucement d’abord
par les yeux
tout cet enfer de tranquillité     saoûlerie de solitude
pour un arbre    je ne sais pas     quelque chose comme

bourgeon avant terme éclaté
branche fourrée de fourmis
feuille
méprisée lors de la cassure du froid
un ressuiement
de terre tôt dégelée
un arbre juste un arbre
inqualifiable
lacis noir gris sur fond de pluie
et toi innommée inaperçue ma vieille usure
ma peau de petitesse
l’extase de vivre
malade minable rouillé roulé par les rues
comme une boîte de conserve à la bouche ébréchée
de vivre un peu à peine ce petit reste          croûton de pain
séché    fade ton visage de laideur qu’un arbre là
aimait sans rien dire
et je viens les yeux fermés
où tu étais venue
je viens de me souvenir
avec des douleurs réapprises
aux épaules
je viens comme un matou de nuit
rôdeur parmi les
détritus
c’est toi que je trouve grise cernée de folie
vigne tombante contre un mur de briques
et cela aussi si près de l’en dessou cette splendeur
de bric-à-brac de broche à foin
est
le plus pur amour  »

*

« Au coeur du glacier
une lampe verte
l’âme de l’eau dormante
nous prennent par la main

plus profond et plus profond
s’ouvre
une lumineuse noirceur
pareille aux ailes du corbeau

comme si un vent lourd
courait à travers toutes les maisons
où jamais nous n’avons vécu

le froid se rue
dans ces apparences
nos couvertures s’envolent
aux confins de l’obscurité
nous     seuls et nus
nous voici éveillés
pour toujours  »

*

« Amour est bien plus fort qu’oublie
bien plus frêle que souvienne
plus rare que la vague n’est vagante
plus fréquent que faillir

il est le plus fou et lunaire
et moindre il nonsera
que toute la mer    seule
plus abîmée que la mer

amour est moins toujours avoir
moins jamais que vivre
moins plus grand que le moindre commence
moins plus petit que pardonne

il est le plus sain et solaire
et plus il ne peut mourir
que tout le ciel     seul
plus haut que le ciel  »

*

 » Je porte ton âme avec moi (je la porte dans
mon âme) jamais ne me fais défaut (où que
j’aille tu vas    très chère    et tout ce qui vient
de moi seul vient de toi      mon amour)
je ne crains pas
le destin (c’est toi mon destin ma très douce)
je ne convoite pas
aucun monde (c’est toi ce monde   toute belle toute
vraie)
et c’est toi ce qu’une lune a toujours murmuré
et tout ce qu’un soleil chantera    c’est toi

voici le plus profond secret que ne partage personne
(voici la racine de la racine et le bourgeon du
bourgeon
et le ciel du ciel     un arbre feuillé de vie   qui monte
plus haut qu’esprit n’espère et que corps ne se cache)
et voici la merveille qui désassemble les étoiles

je porte ton âme (je la porte dans mon âme)
dans ce qui m’emporte  »

*

« Tu es partie comme un rêve tard dans la nuit
je reste seul éveillé face au mur
et j’entends quelque part du côté de la rivière
une oie sauvage crier de solitude

Tu m’écris enfin mas l’encre trop pâle
m’empêche de lire    ou peut-être est-ce
la lampe qui vacille dans mon dos
ou encore mes yeux qui s’en vont à la dérive
loin de moi    et aussi loin de toi « 

*

« Nous nous sommes revus pour ne plus nous voir 

le vent d’est s’est levé soudain depuis ce temps
et un cent de fleurs se sont arrachées à la terre
et des nuits de lune froide les ont froidies
et des jours de pluie de soleil d’ennui de réveil
et des femmes et des hommes enlacés   ont fui

maintenant chacun de nous le matin
se voit seul dans son miroir  » 

*

« Mais je ne cesse pas de t‘écrire. Jusques à quand?  Vois : une feuille, une seule feuille est tombée; le fil courbe de sa chute dans l’air glacé demeure. C’était écrit.  »

*

« Écrire, aimer, il n’est jamais trop tard pour s’y mettre. Il n’est jamais insignifiant ou désastreux d’échouer. J’écris donc dans le bt de renouer un fil cassé, de retrouver la force et la douceur de certains mots, de certains silences – trahis. »

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